Lundi 24 mai 2010 1 24 /05 /Mai /2010 14:15

Remarques sur le livre intitulé :

La mystique cité de Dieu, etc.,

traduite de l’espagnol, etc., à Marseille, etc.

 

J.-B. Bossuet

 

Le seul dessein de ce livre porte sa condamnation. C’est une fille qui entreprend un journal de la vie de la sainte Vierge, où est celle de Notre-Seigneur, et où elle ne se propose rien moins que d’expliquer jour par jour et moment par moment tout ce qu’ont fait et pensé le Fils et la Mère, depuis l’instant de leur conception jusqu’à la fin de leur vie ; ce que personne n’a jamais osé.

On trouve dans quelques révélations qui n’obligent à aucune croyance, certaines circonstances particulières de la vie de Notre-Seigneur ou de sa sainte Mère : mais qu’on ait été au détail et à toutes les minuties que raconte celle-ci de dessein formé, et comme par un ordre exprès de Dieu, c’est une chose inouïe.

Le titre est ambitieux jusqu’à être insupportable. Cette religieuse appelle elle-même son livre, Histoire divine, ce qu’elle répète sans cesse; par où elle veut exprimer qu’il est inspiré et révélé de Dieu dans toutes ses pages. Aussi n’est-ce jamais elle, mais toujours Dieu et la sainte Vierge par ordre de Dieu qui parlent ; et c’est pourquoi le titre ajoute que cette Histoire divine a été manifestée « dans ces derniers siècles par la sainte Vierge, à la sœur Marie de Jésus[1]. » On trouve de plus dans l’espagnol, que « cette vie est manifestée dans ces derniers siècles pour être une nouvelle lumière du monde, une joie nouvelle à l’Eglise catholique, et une nouvelle consolation et sujet de confiance au genre humain. » Il faut garder tous ces titres pour le Nouveau Testament : l’Ecriture est la seule histoire qu’on peut appeler divine. La prétention d’une nouvelle révélation de tant de sujets inconnus doit faire tenir le livre pour suspect et réprouvé dès l’entrée. Ce titre au reste est conforme à l’esprit du livre.

Le détail est encore plus étrange. Tous les contes qui sont ramassés dans les livres les plus apocryphes, sont ici proposés comme divins, et on y en ajoute une infinité d’autres avec une affirmation et une témérité étonnante.

Ce qu’on fait raconter à la sainte Vierge dans le chapitre XV, sur la manière dont elle fut conçue, fait horreur et la pudeur en est offensée. Ce chapitre est un des plus longs, et suffit seul pour faire interdire à jamais tout le livre aux âmes pudiques. Cependant les religieuses s’y attacheront d’autant plus, qu’elles verront une religieuse qu’on donne pour une béate, demeurer si longtemps sur cette matière.

        Au même chapitre, après avoir dit combien de temps il faut naturellement pour l’animation d’un corps humain, elle décide que Dieu réduisit ce temps, qui devait être de quatre-vingt jours ou environ, à sept jours seulement. Ce jour de la conception de la sainte Vierge, dit-elle, fut pour Dieu comme un jour de fête de Pâque, aussi bien que pour toutes les créatures, (pag. 237, 238).

C’est, dit-on, une chose admirable que ce petit corps animé, qui n’était pas plus grand qu’une abeille (p. 241), et dont à peine on pouvait distinguer les traits, dès le premier moment pleurât et versât des larmes dans le sein de sa mère, pour déplorer le péché (p. 251).

Tous les discours de sainte Anne, de saint Joachim, de la sainte Vierge même, de Dieu et des anges, sont rapportés dans un détail qui seul doit faire rejeter tout l’ouvrage, n’y ayant que vues, pensées et raisonnements humains.

Depuis le troisième chapitre jusqu’au huitième, ce n’est autre chose qu’une scolastique raffinée, selon les principes de Scot. Dieu lui-même en fait des leçons et se déclare scotiste, encore que la religieuse demeure d’accord que le parti qu’elle embrasse est le moins reçu dans L’Ecole. Mais quoi ! Dieu l’a décidé, et il l’en faut croire.

 

Elle outre ces principes scotistiques, jusqu’à faire dire à Dieu que le décret de créer le genre humain a précédé celui de créer les anges.

Tout est extraordinaire et prodigieux dans cette prétendue histoire. On croit ne rien dire de la sainte Vierge, ni du Fils de Dieu, si l’on n’y trouve partout des prodiges, tel qu’est par exemple, l’enlèvement de la sainte Vierge dans le ciel en corps et en âme, incontinent après sa naissance, et une infinité de choses semblables, dont on n’a jamais ouï parler, et qui n’ont aucune conformité avec l’analogie de la foi.

On ne voit rien, dans la manière dont parlent à chaque page Dieu, la sainte Vierge et les anges, qui ressente la majesté des paroles que l’Ecriture leur attribue. Tout y est d’une fade et languissante longueur ; et néanmoins cet ouvrage se fera lire par les esprits faibles, comme un roman d’ailleurs assez bien tissu, et assez, élégamment écrit ; et ils en préféreront la lecture à celle de l’Evangile, parce qu’il contente la curiosité, que l’Evangile veut au contraire amortir ; et l’histoire de l’Evangile ne leur paraîtra qu’un très-petit abrégé de celle-ci.

Ce qu’il y a d’étonnant, c’est le nombre d’approbations qu’a trouvées cette pernicieuse nouveauté. On voit entre autres choses que l’ordre de saint François, par la bouche de son général, semble l’adopter, comme une nouvelle grâce faite au monde par le moyen de cet ordre. Plus on fait d’efforts pour y donner cours, plus il faut s’opposer à une fable, qui n’opère qu’une perpétuelle dérision de la religion.

On n’a encore lu que ce qui a été traduit ; mais en parcourant le reste, on en voit assez pour conclure que ce n’est ici que la vie de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère changée en roman, et un artifice du démon pour faire qu’on croie mieux connaître Jésus-Christ et sa sainte Mère par ce livre que par l’Evangile.

 



[1] D’Agréda.

Par M. l'Abbé - Communauté : Sédévacantiste
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 15 mai 2010 6 15 /05 /Mai /2010 19:06

Chapitre IV.

Que l’attache que nous avons au plaisir des sens

est mauvaise et vicieuse.

 

P

our connaître encore plus à fond la raison de la défense que nous fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut vaincre, une maladie qu’il faut guérir. Ou l’on cède, et on se livre tout à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et esclave de la chair et du péché ; ou on combat, ce qu’on ne se croirait pas obligé de faire si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul : « Je sais que le bien n’habite point en moi, c’est-à-dire dans ma chair. »[1] Et encore : « Je trouve en moi une loi (de rébellion et d’intempérance, qui me fait apercevoir), lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal m’est attaché »[2] (et inhérent à mon fond). Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange sorte, soit que nous cédions au plaisir des sens, soit que nous le combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal dans son principe : pour éviter le consentement, qui est le mal consommé, il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement : Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi.

Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non contente de nous forcer à ce soutien nécessaire par la douleur violente de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les accompagnent, nous y invite encore par le plaisir qu’elle a attaché aux fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de biens toute la nature, « envoyant, comme dit saint Paul, la pluie et le beau temps, et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits, remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable. »[3] Et par là, comme dit le même saint Paul, « Dieu rend lui-même témoignages à sa providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à chacun.

Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir, pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’a voit fait, et ne cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la nourriture les captive : au lieu de manger pour vivre, « ils semblent », comme disait un ancien et après lui saint Augustin, « ne vivre que pour manger. » Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir et engagés plus avant qu’il ne faut par ses appâts, sont transportés au delà des justes bornes : ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la convoitise ne sait jamais où finit la nécessité : Nescit cupiditas ubi finiatur necessitas [4].

C’est donc là une maladie que la contagion de la chair produit dans l’esprit: une maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et la tempérance, par l’abstinence et par le jeune.

Mais qui oserait penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus dangereuse dans un autre plaisir des sens ? Qui, dis-je, oserait en parler, ou oserait y penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer ? O Dieu, encore un coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres ? Malheur à la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la lumière ; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice divine contre la corruption du genre humain !

O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus et fils de la Vierge mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donnée pour mère à la croix, que cet apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux pères : « N’aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que ce qu’il y a dans le monde est concupiscence de la chair ; « un attachement à la fragile et trompeuse beauté des corps, et un amour déréglé du plaisir des sens, qui corrompt également les deux sexes.

O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour conjugal : mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il se mêle tant d’excès dans l’usage de ce remède sacré. Car d’abord ce sacré remède, c’est-à-dire le mariage, est un bien et un grand bien, puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Eglise et le symbole de leur union indissoluble ; mais c’est un bien qui suppose un mal dont on use bien ; c’est-à-dire qui suppose le mal de la concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance : un remède de ses excès, et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat même du mariage ! C’est ce qui fait dire à saint Augustin « qu’il s’en trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale : un amour désordonné pour sa propre femme étant souvent, selon le même Père, un attrait secret à en aimer d’autres. » O faiblesse de la misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer ! Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que « ceux qui sont mariés doivent vivre comme n’ayant pas de femmes »,[5] les femmes par conséquent comme n’ayant pas de maris : c’est-à-dire les uns et les autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair, qui y sont plongés et attachés par le fond du cœur à ses plaisirs, ne peuvent plaire à Dieu : Qui in carne sunt, Deo placere non possunt [6]. C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité, et sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la chair : les chastes mariés usent bien de ce mal ; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour du plaisir des sens.

Disons donc avec saint Jean à tous les fidèles et à chacun selon l’état où il est : O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser captiver ; et vous qui en usez bien dans un chaste mariage, n’y soyez point attachés et modérez vos désirs : et vous qui plus courageux comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste disposition qui vous égale aux anges de Dieu : tous ensemble abattez cette chair rebelle, dont la loi impérieuse qui est dans nos membres, a tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les saints : à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les jeûnes ; et mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus facile la victoire des autres appétits plus violents et plus dangereux.

 

____________________

 

 

Commentaire succinct

 

La concupiscence de la chair est souvent réduite, dans l’esprit des chrétiens, au seul dérèglement de la convoitise « charnelle » ; or, selon l’enseignement traditionnel, tout en incluant la luxure, la concupiscence de la chair s’étend jusqu’au plaisir des sens ; le « corps de mort » semble avide de chercher le plaisir – grand ou petit – qui lui est comme un embaumement, et qui masque sa corruption (ch. iv). L’ « attache au plaisir des sens », l’odorat, le toucher, le goût, le sentir, etc., entraîne l’homme dans des « excès terribles », comme la gourmandise ou l’ivrognerie, dit Bossuet ; ils sont d’autant plus graves qu’ils parodient les délices spirituelles que procure la pratique de la vie spirituelle[7], dont les activités naturelles procèdent – et non le contraire : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu », Sive ergo manducatis, sive bibitis, sive aliud quid facitis : omnia in gloriam Dei facite [8]. « Nous faisons, dit Bossuet, une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture ». Nous y reviendrons plus loin.

 

L’attrait du plaisir des sens, même anodin, est « une maladie que la contagion de la chair produit dans l’esprit ; une maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. »

 

 



[1] Rom., VII, 18.

[2] Ibid., 21.

[3] Act., XIV, 16.

[4] Confess., lib. X, cap. XXXI et alibi.

[5] I Cor., VII, 25.

[6] Rom., VIII, 8.

[7] Cf. l’aspiration indulgenciée « Anima Christi » : Sanguis Christi, inebria me.

[8] 1 Corinthiens 10.31.

Par M. l'Abbé - Publié dans : Bossuet (Traité de la c.) - Communauté : Sédévacantiste
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 13 mai 2010 4 13 /05 /Mai /2010 16:12

 

 

 

Par M. l'Abbé - Communauté : Sédévacantiste
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 10 mai 2010 1 10 /05 /Mai /2010 20:47

C’est dans les larmes de Jésus-Christ, uniquement, que j’ai puisé la vigueur presque surhumaine qu’il m’a fallu pour tant souffrir, pour accepter l’existence la plus effroyable, pour ne jamais cesser d’être debout au pied de la Croix, dans les ténèbres, dans la déréliction et dans les tortures. (Journal, 10 juin 1892.)

Par M. l'Abbé
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /Avr /2010 10:56

Chapitre II.

Ce que c’est que la concupiscence de la chair :

combien le corps pèse à l’âme.

 

L

a concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour des plaisirs des sens. Car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul disait : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? »[1] et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même saint Paul : « Qui m’en délivrera ? » qui m’affranchira de sa tyrannie ? qui en brisera les liens ? qui m’ôtera un joug si pesant ?

« Les pensées des mortels sont timides » et pleines de faiblesse, « et nos prévoyances incertaines, parce que le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui est fait pour beaucoup penser : et la connaissance même des choses qui sont sur la terre nous est difficile : nous ne pénétrons qu’à peine et avec travail les choses qui sont devant nos yeux : mais pour celles qui sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera ? »[2] Le corps rabat la sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le ciel : ce poids nous accable ; « et c’est là cet empêchement qui a été créé pour tous les hommes » après le péché, « et le joug pesant qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils rentrent par la sépulture à la mère commune qui est la terre »[3]. Ainsi l’amour des plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses.

_________________

 

Commentaire succinct

 

La concupiscence de la chair, dit Bossuet (ch. ii), se définit comme « l’amour des plaisirs des sens ». L’homme fut créé en état de grâce surnaturalisant la nature, comme la chair de l’enfant est tissée dans le sein de sa mère en même temps que ses os sont formés dans cette même chair : composant un tout ; ce n’est qu’idéalement que ses divers éléments peuvent être dissociés ; de même, Adam fut créé un tout en état de grâce ; ce n’est qu’artificiellement que la nature peut être dissociée de la grâce. La chute fut donc très réellement une mort : « le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort », in quocumque die comederis ex eo, morte morieris [4] – « vous étiez morts dans vos péchés », mortui essetis in peccatis [5]. Le corps mortel, « visibilification », donc amoindrissement, du corps créé en état de grâce, est « mort à cause du péché », corpus quidem mortuum est propter peccatum [6], quoique vivant de la vie terrestre. L’exercice de ses sens, par lesquels il connaît (puisque, selon l’adage scolastique, « rien n’est dans la raison qui n’ait auparavant été dans les sens »), est pris par le mondain – et à plus forte raison le moderne – pour la source objective de la connaissance totale ; or, rien n’est plus faux, du point de vue de l’absolu. En effet, le saint dont les sens ont été purifiés a « vaincu le monde » dans le Christ[7] ; par la Croix du Christ, il est « crucifié au monde », non pas d’une façon subjective, comme on veut bien l’entendre généralement, car « le monde lui a été crucifié », per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo [8] : il connaît désormais dans la mesure même où il aime, c’est-à-dire d’une façon illimitée, en attendant l’infinitude de la vision béatifique.

___________________

 

Chapitre III.

Ce que c’est selon l’Ecriture que la pesanteur du corps, et quelle elle est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette source.

 

C

e joug pesant, qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique raconte en ces termes : « Ils ont les inquiétudes, les terreurs d’un cœur continuellement agité, les inventions de leurs espérances trompeuses et trop engageantes, et le jour terrible de la mort. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, depuis celui qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans la poussière par sa pauvreté, ou sur la cendre dans son affliction et dans sa douleur, depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la couronne jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus grossier : la fureur, la jalousie, le tumulte des passions, l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments qu’elle nous attire par sa durée, les querelles et tous les maux qui les suivent ; tout cela se répand partout. Dans le temps du repos et dans le lit où on répare ses forces par le sommeil, le trouble nous suit ; les songes pendant la nuit changent nos pensées : nous goûtons durant un moment un peu de repos qui n’est rien ; et tout d’un coup il nous vient des soins, comme dans le jour, par les songes : on est troublé dans les visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour de combat : dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur. » Tous ces troubles sont l’effet d’un corps agité et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes vapeurs. « C’est pourquoi ces agitations, tant celles des passions que celles des songes, se trouvent dans toute chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois davantage sur les pécheurs, où les terreurs de la conscience se joignent aux communes infirmités de la nature. A quoi il faut ajouter les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions, les famines, les mortalités et tous les autres fléaux de Dieu : toutes ces choses, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver parmi les hommes, ont été créées pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est arrivé le déluge. Et la source de tous ces maux c’est que tout ce qui sort de la terre retourne à la terre, comme toutes les eaux viennent de la mer et y retournent. »[9]

En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations et les troubles des passions qui nous tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre innocence devions être semblables aux anges de Dieu, sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature : Homo cùm in honore esset, non intellexit, comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis [10] : « Pendant que l’homme était en honneur dans son institution primitive, il n’a pas connu cet avantage : il s’est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu semblable. » Répétons une et deux fois ce verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et les passions insensées où nous jette notre corps mortel ; et tout ce qui y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer la source de nos maux et nous attache à l’état de servitude où nous sommes.

_________________

Commentaire succinct

 

Le corps mortel, dit Bossuet (ch. iii) est un joug pour l’âme, dont il cause la faiblesse et la servitude. Il nous attache à la terre, « nous qui ne devrions respirer que le ciel ». La condition corporelle telle que nous l’expérimentons ici-bas n’est pas la condition originelle ; le corps et l’âme de l’homme ont été asservis au monde ; l’homme est tombé dans la multiplicité aliénatrice des êtres créés, issus de sa propre convoitise et rébellion. En effet, la faiblesse de la chair entraînée par le désir désordonné de la divinisation, résulte dans le tumulte des passions. Le corps est agité, dit Bossuet, et le sang est ému. Tout cela vient de la mortalité introduite par le péché. Les passions, provoquées par le détournement de l’âme de la concentration sur sa fin surnaturelle, nous « tourmentent », nous « trompent » et nous « aveuglent ». Ces trois verbes sont d’une importance capitale dans le domaine qui nous intéresse présentement, c’est-à-dire celui de la cosmologie chrétienne.

 

La relation de l’homme avec son contexte créé n’est ni neutre ni aussi objective qu’il peut se l’imaginer. En réalité, l’univers déchu est la projection de l’homme. Les ethnologues et les « scientifiques » profanes ont eux-mêmes fini par noter que l’observateur influe sur le milieu d’une façon fort substantielle, au point que sa présence doive être prise en compte parmi les éléments principaux déterminant les résultats de l’observation. Actuellement, l’on voit dans la nature ce que l’on veut y voir : c’est la raison pour laquelle il n’est rien de moins « neutre » que les reportages animaliers, que l’on montre volontiers aux enfants, sous prétexte qu’il n’y a là que « la nature du Bon Dieu », alors que c’est précisément le contraire : tout y est projection du mental dévié et perverti de l’homme déchu et rebelle[11]. S. Paul affirme que « la création attend d’une vive attente la manifestation des enfants de Dieu. Car elle est assujettie à la vanité, non point volontairement, mais à cause de celui qui l’y a assujettie, dans l’espérance qu’elle-même, créature, sera aussi affranchie de la servitude de la corruption, pour passer à la liberté de la gloire des enfants de Dieu », Nam expectatio creatuæ, revelationem filiorum Dei expectat. Vanitati enim creatura subjecta est non volens [12].

 

L’on pourrait objecter que S. Paul reconnaît à la création une existence indépendante de l’homme ; ce qui est évidemment le cas, sans quoi tous les hommes, à l’exception des saints, devraient être convaincus de solipsisme, ce qui n’est pas le cas, puisque tous font l’expérience d’une « évidence cosmique commune ». C’est pourquoi, nous devons bien veiller à ne pas confondre le monde tel que Dieu l’a créé, et le monde qui a résulté de la chute et du péché originel. Pour reprendre l’exemple de la lampe à huile, que nous avons employé plus haut, le monde créé par Dieu « au commencement », in Principio [13], est l’huile, destinée à brûler par la mèche qu’est l’homme ; en revanche, le monde « terrestre, charnel, diabolique »[14] n’est autre que les divers états de la mèche qui se consume elle-même, parfaite image des passions qui consument l’homme d’un feu qui n’est pas loin d’être infernal. Ce monde-là, n’est pas différent de l’homme lui-même, et il est à son image. La création originelle a donc été soumise à la vanité, vanitati subjecta, c’est-à-dire soumise à de perpétuels changements et corruptions, dans la vanité d’un flux et d’un roulement sans fin, quoique « non point volontairement », non volens, car le mouvement propre de la nature est de fuir la corruption[15]. La vanité, dit la Tradition, c’est le mouvement ininterrompu de génération et de corruption, qui apparaît expérimentalement à l’homme comme l’état normal des choses. A cette première vanité s’en surajoute une seconde, qui est l’homme livré à ses propres désirs : « C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions d’ignominies », Propterea tradidit illos Deus in passiones ignominiæ [16], « et comme ils n’ont pas montré qu’ils avaient la connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à un sens réprouvé, de sorte qu’ils ont fait les choses qui ne conviennent pas », tradidit illos Deus in reprobum sensum [17].

La création n’a pas d’existence indépendante de l’homme, parce qu’elle n’existe que pour l’homme ; cependant, elle est un contexte dans lequel l’homme est placé, dans le seul but d’en sortir. Depuis la chute, il n’est plus possible de distinguer (sinon en théorie) entre le monde créé par Dieu et celui que l’homme a fait jaillir de ses désirs désordonnés. C’est ce qu’enseigne Bossuet, comme nous le verrons plus loin.



[1] Rom., VII, 24.

[2] Sapient., IX, 14-16.

[3] Eccli., XL, 1.

[4] Genèse 2.17.

[5] Colossiens 2.13.

[6] Romains 8.10.

[7] Ego vici mundum, Jean 16.33.

[8] Galates 6.14.

[9] Eccli., XL, 2-11.

[10] Psal. XLVIII, 13 et 21.

[11] C’est ainsi que l’homme moderne croit découvrir (en réalité il le suscite, même si c’est à son insu, et d’une façon subtile, qui dépasse la simple individualité) chez les animaux et même les plantes toutes les perversions qui le fascinent et dans lesquelles il se complaît. L’étiologie est une source bien mince de « preuves » pour l’apologétique religieuse, étant donné l’asservissement des êtres inférieurs à la décadence humaine.

[12] Romains 8.19-21.

[13] Genèse 1.1.

[14] Terrena, animalis, diabolica, Jacques 3.15.

[15] R. P. Bernardino a Piconio, ofm, Epistolarum B. Pauli Apostoli triplex expositio, Paris : Gaume, 1850, T. 1, p. 106.

[16] Romains 1.26.

[17] Ibid., 28.

Par M. l'Abbé - Publié dans : Bossuet (Traité de la c.) - Communauté : Sédévacantiste
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

 sede-vacante 1

Pour nous contacter

96757066 o
abbesscharf @ yahoo.fr

Liens recommandés

Editions-et-librairie-Catholique-Sainte-Agnes Les Editions et la Librairie Sainte-Agnès

 

Editions
Le blog des Editions Sainte-Agnès

 
monstran
Traditio

NOWj
Novus Ordo Watch

Lux VeraDirectoire des lieux
où est célébrée
l'Oblation pure de par le monde. 

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Recherche

Merci pour votre visite !

Recommander

Etat de la lune

CURRENT MOON

Visiteurs

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés