Chapitre
II.
Ce que c’est que la concupiscence de la
chair :
combien le corps pèse à l’âme.
a concupiscence de la chair est
ici d’abord l’amour des plaisirs des sens. Car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul disait : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette
mort ? »
et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même saint Paul : « Qui m’en délivrera ? » qui m’affranchira de sa tyrannie ? qui en brisera les liens ? qui
m’ôtera un joug si pesant ?
« Les pensées des mortels
sont timides » et pleines de faiblesse, « et nos prévoyances incertaines, parce que le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui est
fait pour beaucoup penser : et la connaissance même des choses qui sont sur la terre nous est difficile : nous ne pénétrons qu’à peine et avec travail les choses qui sont devant nos
yeux : mais pour celles qui sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera ? »
Le corps rabat la sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le ciel : ce poids nous accable ; « et c’est là cet empêchement qui a été
créé pour tous les hommes » après le péché, « et le joug pesant qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils
rentrent par la sépulture à la mère commune qui est la terre ».
Ainsi l’amour des plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause la plus manifeste de sa servitude
et de ses faiblesses.
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Commentaire
succinct
La concupiscence de la chair, dit Bossuet (ch. ii), se définit comme « l’amour des plaisirs des sens ». L’homme fut créé en état de grâce surnaturalisant la nature, comme la chair de l’enfant est
tissée dans le sein de sa mère en même temps que ses os sont formés dans cette même chair : composant un tout ; ce n’est qu’idéalement que ses divers éléments peuvent être
dissociés ; de même, Adam fut créé un tout en état de grâce ; ce n’est qu’artificiellement que la nature peut être dissociée de la grâce. La chute fut donc très réellement une
mort : « le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort », in quocumque die comederis ex eo, morte morieris – « vous étiez morts dans vos péchés », mortui essetis in
peccatis . Le corps mortel, « visibilification », donc
amoindrissement, du corps créé en état de grâce, est « mort à cause du péché », corpus quidem mortuum est propter peccatum , quoique vivant de la vie terrestre. L’exercice de ses sens, par lesquels il connaît (puisque, selon
l’adage scolastique, « rien n’est dans la raison qui n’ait auparavant été dans les sens »), est pris par le mondain – et à plus forte raison le moderne – pour la source objective de la
connaissance totale ; or, rien n’est plus faux, du point de vue de l’absolu. En effet, le saint dont les sens ont été purifiés a « vaincu le monde » dans le Christ ; par la Croix du Christ, il est « crucifié au monde », non pas d’une façon subjective,
comme on veut bien l’entendre généralement, car « le monde lui a été crucifié », per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo : il connaît désormais dans la mesure même où il aime, c’est-à-dire
d’une façon illimitée, en attendant l’infinitude de la vision béatifique.
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Chapitre
III.
Ce que c’est selon l’Ecriture que la pesanteur
du corps, et quelle elle est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette source.
e joug pesant, qui accable les
enfants d’Adam, n’est autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique raconte en ces termes : « Ils ont les
inquiétudes, les terreurs d’un cœur continuellement agité, les inventions de leurs espérances trompeuses et
trop engageantes, et le jour terrible de la mort. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes,
depuis celui qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans la poussière par sa pauvreté, ou sur la cendre dans son affliction et dans sa douleur, depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la couronne jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus
grossier : la fureur, la jalousie, le tumulte des passions, l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments
qu’elle nous attire par sa durée, les querelles et tous les maux qui les suivent ; tout cela se répand partout. Dans le temps du repos et dans
le lit où on répare ses forces par le sommeil, le trouble nous suit ; les songes pendant la nuit changent nos pensées : nous goûtons durant
un moment un peu de repos qui n’est rien ; et tout d’un coup il nous vient des soins, comme dans le jour, par les songes : on est troublé dans les visions de son cœur, comme si l’on
venait d’éviter les périls d’un jour de combat : dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur. » Tous
ces troubles sont l’effet d’un corps agité et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes vapeurs. « C’est pourquoi ces agitations, tant celles des
passions que celles des songes, se trouvent dans toute chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois davantage sur les pécheurs, où
les terreurs de la conscience se joignent aux communes infirmités de la nature. A quoi il faut ajouter les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions, les
famines, les mortalités et tous les autres fléaux de Dieu : toutes ces choses, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver parmi les hommes,
ont été créées pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est arrivé le déluge. Et la source de tous ces maux c’est que tout ce qui sort de la terre retourne à la terre, comme toutes les
eaux viennent de la mer et y retournent. »
En un mot, la mortalité introduite
par le péché a attiré sur le genre humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations et les troubles des passions qui nous tourmentent, nous trompent,
nous aveuglent. Nous qui dans notre innocence devions être semblables aux anges de Dieu, sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier honneur de notre
nature : Homo cùm in honore esset, non intellexit, comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis :
« Pendant que l’homme était en honneur dans son institution primitive, il n’a pas connu cet avantage : il s’est égalé aux animaux insensés,
et leur a été rendu semblable. » Répétons une et deux fois ce verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et les passions insensées où nous jette notre corps
mortel ; et tout ce qui y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer la source de nos maux et nous attache à l’état de servitude où nous sommes.
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Commentaire succinct
Le corps mortel, dit Bossuet (ch. iii) est un joug pour l’âme, dont il cause la faiblesse et la servitude. Il nous attache à la terre, « nous qui ne devrions respirer que le ciel ». La
condition corporelle telle que nous l’expérimentons ici-bas n’est pas la condition originelle ; le corps et l’âme de l’homme ont été asservis au monde ; l’homme est tombé dans la
multiplicité aliénatrice des êtres créés, issus de sa propre convoitise et rébellion. En effet, la faiblesse de la chair entraînée par le désir désordonné de la divinisation, résulte
dans le tumulte des passions. Le corps est agité, dit Bossuet, et le sang est ému. Tout cela vient de la mortalité introduite par le péché. Les passions, provoquées par le détournement de l’âme
de la concentration sur sa fin surnaturelle, nous « tourmentent », nous « trompent » et nous « aveuglent ». Ces trois verbes sont d’une importance capitale dans le
domaine qui nous intéresse présentement, c’est-à-dire celui de la cosmologie chrétienne.
La relation de l’homme avec son contexte créé n’est ni neutre ni aussi objective qu’il peut
se l’imaginer. En réalité, l’univers déchu est la projection de l’homme. Les ethnologues et les « scientifiques » profanes ont eux-mêmes fini par noter que l’observateur influe sur le
milieu d’une façon fort substantielle, au point que sa présence doive être prise en compte parmi les éléments principaux déterminant les résultats de l’observation. Actuellement, l’on voit dans
la nature ce que l’on veut y voir : c’est la raison pour laquelle il n’est rien de moins « neutre » que les reportages animaliers, que l’on montre volontiers aux enfants,
sous prétexte qu’il n’y a là que « la nature du Bon Dieu », alors que c’est précisément le contraire : tout y est projection du mental dévié et perverti de l’homme déchu et
rebelle. S. Paul affirme que « la création attend d’une vive attente la manifestation des enfants de Dieu.
Car elle est assujettie à la vanité, non point volontairement, mais à cause de celui qui l’y a assujettie, dans l’espérance qu’elle-même, créature, sera aussi affranchie de la servitude de la
corruption, pour passer à la liberté de la gloire des enfants de Dieu », Nam expectatio creatuæ, revelationem filiorum Dei expectat. Vanitati enim creatura subjecta est non
volens .
L’on pourrait objecter que S. Paul reconnaît à la création une existence indépendante de
l’homme ; ce qui est évidemment le cas, sans quoi tous les hommes, à l’exception des saints, devraient être convaincus de solipsisme, ce qui n’est pas le cas, puisque tous font
l’expérience d’une « évidence cosmique commune ». C’est pourquoi, nous devons bien veiller à ne pas confondre le monde tel que Dieu l’a créé, et le monde qui a résulté de la chute et du
péché originel. Pour reprendre l’exemple de la lampe à huile, que nous avons employé plus haut, le monde créé par Dieu « au commencement », in Principio , est l’huile, destinée à brûler par la mèche qu’est l’homme ; en revanche, le monde
« terrestre, charnel, diabolique » n’est autre que les divers états de la mèche qui se consume elle-même, parfaite image des passions qui
consument l’homme d’un feu qui n’est pas loin d’être infernal. Ce monde-là, n’est pas différent de l’homme lui-même, et il est à son image. La création originelle a donc été soumise à la
vanité, vanitati subjecta, c’est-à-dire soumise à de perpétuels changements et corruptions, dans la vanité d’un flux et d’un roulement sans fin, quoique « non point
volontairement », non volens, car le mouvement propre de la nature est de fuir la corruption. La vanité, dit la Tradition, c’est le mouvement ininterrompu de génération et de corruption, qui
apparaît expérimentalement à l’homme comme l’état normal des choses. A cette première vanité s’en surajoute une seconde, qui est l’homme livré à ses propres désirs : « C’est pourquoi
Dieu les a livrés à des passions d’ignominies », Propterea tradidit illos Deus in passiones ignominiæ , « et comme ils n’ont pas montré qu’ils avaient la connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à un
sens réprouvé, de sorte qu’ils ont fait les choses qui ne conviennent pas », tradidit illos Deus in reprobum sensum .
La création n’a pas d’existence indépendante de l’homme,
parce qu’elle n’existe que pour l’homme ; cependant, elle est un contexte dans lequel l’homme est placé, dans le seul but d’en sortir. Depuis la chute, il n’est plus possible de distinguer
(sinon en théorie) entre le monde créé par Dieu et celui que l’homme a fait jaillir de ses désirs désordonnés. C’est ce qu’enseigne Bossuet, comme nous le verrons plus loin.