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29 mai 2010 6 29 /05 /mai /2010 13:22

Le progrès de l’esprit

Dialogue philosophique

par 

Jacques Maritain*

 

 

 

La croyance au Progrès est une doctrine de paresseux... La vraie civilisation n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel.

Baudelaire

 

C’est à l’industrie que nous devrons un jour d’être tous éclairés et tous honnêtes. Elle fera des hommes sans préjugés et sans vices, comme elle a créé des taureaux sans cornes : le miracle n’est pas plus grand.

Edmond About

 

THÉONAS. – Voici que le jour baisse, mes chers amis, et qu’il nous faudra bientôt interrompre notre entretien. Permettez-moi de revenir sur le sujet qui nous a d’abord occupés. Je vois toute une série de conclusions liées entre elles se dégager des principes qui nous ont paru commander la question du progrès, et je voudrais essayer de les dérouler devant vous.

N’avons-nous pas dit que tout dépend ici de l’essence composée de l’homme, et que dans cet étrange embrassement d’une « forme » spirituelle et d’une pure mutabilité matérielle qui constitue l’être humain, la tendance naturelle de l’esprit vers le plus parfait se croise inévitablement avec l’appétit naturel de la matière pour le nouveau, pour l’autre comme tel, en sorte que l’idée du progrès nécessaire est un non-sens, la loi du progrès et la loi du changement pur s’enchevêtrant partout en nous ?

Entendez-moi bien. Je ne nie pas que l’homme est capable de progrès, et même qu’il est fait pour progresser, je dis qu’il est absurde de penser que le progrès se réalise nécessairement, en vertu d’un ressort divin, ou d’une loi métaphysique de l’histoire humaine ; cela est absurde précisément parce que l’homme est un être perfectible : perfectible, et donc, au même titre et pour la même raison, corruptible aussi. Sa différence spécifique elle-même est ici en jeu. Pris entre l’intuition sensible et la pure intellection propre aux esprits séparés, l’esprit de l’animal qui raisonne est astreint par nature au mouvement logique, comme son corps est soumis aux mouvements sublunaires : et ainsi, par là même qu’il peut et doit se parfaire, il peut aussi se détériorer. Criante évidence de sens commun, sans cesse méconnue pourtant par les adorateurs du Progrès.

Où cette condition de l’être humain apparaît-elle plus fortement que dans la vie morale de l’individu ? Nulle part on ne voit mieux que le progrès n’est pas nécessaire, c’est à dire qu’il ne se réalise pas nécessairement. Et nulle part on ne voit mieux que le progrès est une nécessité pour nous, en ce sens que nous sommes obligés, pour ne pas tomber, de progresser toujours. Car toute opération, si elle est moins tendue en perfection que la vertu d’où elle émane, va à diminuer celle-ci. .Ah ! il n’y a pas de repos pour nous, en cela le mobilisme des bergsoniens n’a pas tort. Fortement tenu par la Miséricorde suprême, le dur fouet du Temps ne cesse pas de nous harceler. « Va, va, fille de Dieu, va », dit chaque minute à l’âme, comme à Jeanne d’Arc ses voix. Le château de sainte Thérèse est un château de vent et de flamme. Sans doute les saints se tiennent bien tranquilles dans leurs images. Mais si nous voulions nous représenter l’âme des saints, il nous faudrait imaginer je ne sais quel ouragan docile, conduit et réglé par les ailes d’aigle de l’Esprit, et qui sans nul arrêt monterait jusqu’à Dieu. Voilà le seul progrès qui vaille la peine de vivre. Ascensiones in corde disposuit.

 

PHILONOUS. – Mon cher, nous n’avons guère le temps, dans le monde moderne, de penser à ce progrès-là. Nous voyez-vous plantés dans la rue et les yeux au ciel, comme les apôtres après l’Ascension ? « Quid statis adspicientes in cœlum ? Circulez, mes petits amis », nous dirait, ange terrestre, un bienveillant gardien de la paix. Je sais bien que Max Jacob rapporte en sa Défense de Tartufe avoir eu des apparitions divines au cinéma. Mais c’est là une voie que je qualifierai d’extraordinaire. Non, ce qui nous intéresse, ce n’est pas le mouvement vertical, le progrès de l’âme vers quelque objet céleste, c’est le mouvement horizontal, le progrès de l’humanité, ici-bas, vers la perfection de ses activités naturelles. Parlez-nous de cette sorte de progrès !

 

THÉONAS. – C’est justement ce que je voulais faire. Ne devons-nous pas dire que là où l’effort de l’esprit est moins gêné par la matière, et trouve plus facilement à réussir, là aussi, et là seulement, la loi du progrès tendra à dominer ? Nous n’avons plus maintenant qu’à regarder ce principe développer ses conséquences.

S’agit-il de ruser avec la matière inerte en combinant des agencements de parties, nous sommes facilement plus malins qu’elle ; aussi dans l’ordre de la fabrication matérielle le progrès sera-t-il la règle, et même le progrès indéfini, – dans les limites du moins d’une même période continue, car après les grandes brisures de l’histoire, tout, ou presque tout, est à recommencer (songez aux techniques perdues des Hétéens, ou à celles de l’ancienne Égypte). C’est à ce domaine de la fabrication matérielle que l’imagination populaire emprunte sa notion du progrès, – qu’elle se représente avant tout d’après l’accroissement de rapidité des moyens de transport ; c’est là aussi que se vérifie la définition du progrès proposée par les gens savants, lorsqu’ils appellent le progrès une « économie d’énergie[1] ». Cette sorte de progrès occupe la scène depuis une centaine d’années avec une profusion de « prodiges », et la fascination qu’elle exerce est sans doute ce qui a le plus servi à accréditer parmi nous le dogme du Progrès. Il est inutile de vous faire remarquer qu’elle ne contribue par elle-même ni à la perfection morale ni même au bonheur terrestre des hommes, la  concupiscence étant infinie, et les besoins croissant plus vite que les moyens de les satisfaire. En réalité, ce progrès purement matériel, bon sans doute dans son ordre, mais très inférieur, fait courir à la civilisation un péril capital, en désaxant la vie humaine et en mettant des moyens de plus en plus puissants au service d’une créature faible et perverse. S’il prenait définitivement la prépondérance et le rôle directeur, ce serait pour l’Occident le signe d’une décadence irrémédiable.

 

PHILONOUS. – Il reste au moins que le progrès dont vous parlez amène une diminution générale de souffrance.

 

THÉONAS. – C’est la grande guerre qui vous a appris cela ?

 

PHILONOUS. – Voilà que vous raisonnez sur des accidents. La guerre a été une catastrophe...

 

THÉONAS. – Elle a eu des causes cependant, et dont les plus immédiates tenaient précisément à la prédominance insensée de l’activité matérielle.

 

PHILONOUS. – Laissons cela. Vous ne nierez pas les soulagements apportés à la douleur humaine par les grandes découvertes médicales ? Antisepsie, Anesthésie, Sérothérapie, Physiothérapie, Opothérapie... La prophylaxie sanitaire et la désinfection scientifique, M. Léon Laffitte rappelait ces exemples fort à propos dans un récent article du Mercure de France, ont réduit dans des proportions énormes les ravages de la fièvre typhoïde, des fièvres éruptives, de la diphtérie, de la fièvre puerpérale; elles ont fait reculer à tout jamais le choléra, la peste, la fièvre jaune, le typhus.

 

THÉONAS. – Elles n’ont rien pu contre la grippe espagnole. A mesure que nous triomphons des maux qui nous affligent, de nouveaux surgissent, mon pauvre ami.

 

PHILONOUS. – Cela n’empêche pas les maux vaincus d’être vaincus !

 

THÉONAS. – Non certes ! Et cela n’ôte rien au mérite et au génie de ceux qui nous ont appris à les vaincre. Mais il se pourrait que leurs découvertes, et généralement parlant les soulagements et les facilités de vie que la science nous procure, ne fassent que compenser l’augmentation de souffrances amenée en fait par la culture, de telle sorte que la moyenne de la souffrance humaine resterait à peu près la même en tout temps.

Il est vrai que nous ne sommes pas ici pour éviter la souffrance, mais plutôt pour en user bien.

 

PHILONOUS. – C’est bien ainsi que doit parler un vertueux ermite. Mais reprenez, je vous prie, le fil de ces déductions que vous vouliez nous exposer.

 

THÉONAS. – Je vous disais donc que dans le domaine de la fabrication matérielle, de la production, de l’industrie, des sciences pratiques, le progrès doit être la règle. Dans le domaine de la vie morale, au contraire, pas de progrès régulier pour l’humanité, mais de perpétuelles vicissitudes. C’est que la matière, – notre propre matière animée, – est ici difficile à dominer.

Sans doute la civilisation, en droit du moins, a une fin principalement morale, puisqu’elle est ordonnée au totum bene vivere de l’être humain, et que la droite vie morale est la partie essentielle de ce bien vivre ; en développant toutes nos activités, la civilisation tend donc, si ce développement est normal, à nous rapprocher de notre Principe, ce qui est, selon la grande pensée des anciens, la définition même du véritable progrès. Mais en fait il y a un tel déchet qu’on s’explique sans trop de peine les fureurs réactionnaires de Rousseau et de Tolstoï, – esprits inaptes à distinguer l’essentiel de l’accidentel (surtout quand l’accidentel est volumineux), – et que les avantages moraux de la culture, abstraction faite d’un certain affinement général de la sensibilité, qui n’est encore qu’une sorte de progrès matériel dans l’ordre de la moralité, semblent profiter surtout à un petit nombre. Enfin et surtout il est certain que les grandes floraisons de civilisation, avec leurs merveilles d’humanité, ne sont pas la loi générale, mais des réussites heureuses, et difficiles, et rares ; et que leur décadence et leur corruption sont pires que la barbarie. Non, en vérité, il n’y a pas à attendre là de progrès nécessaire pour l’humanité.

 

PHILONOUS. – Et l’avènement du christianisme ? Allez-vous récuser cet immense progrès moral ?

 

THÉONAS. – C’est un fait divin et gratuit, ce n’est pas un progrès naturel de l’humanité. Lorsqu’ils invoquent un tel exemple, les théoriciens du Progrès, depuis les abbés-philosophes du dix-huitième siècle jusqu’à Herder, surprennent la bonne foi des gens. Au reste, si le christianisme, par la lente diffusion de ses influences dans la masse humaine, a pu amener certains progrès tout à fait généraux, comme l’abolition de l’esclavage, et renouveler partout la table des valeurs, cependant le vrai, et propre champ d’activité de ses vertus, c’est le Corps mystique du Christ. C’est là qu’un glorieux progrès continu marque la puissance de l’Esprit, et que l’humanité – dans la mesure où elle vit de la vie de l’Église – s’élève au-dessus d’elle-même. Mais il y a la contre-partie, et l’humanité qui rompt avec la vie de l’Église est précipitée plus bas que si le Christ n’était pas venu. Si non venissem, et locutus fuissem eis, peccatum non haberent. N’oubliez pas que la même clarté qui illumine les uns aveugle les autres. Ainsi ce qui est du monde descend, tandis que ce qui est de l’Esprit monte, tel l’« élan créateur » passant, selon M. Bergson, parmi la retombée de la matière.

Mais laissons le domaine de l’agir humain, ou de la moralité, qui relève avant tout de la volonté, et occupons-nous maintenant, si vous voulez bien, de ce qui constitue le domaine plus spécial de l’intelligence. Dans les beaux-arts, qui sont le fruit le plus purement intellectuel de l’intelligence opérative, ce n’est pas le progrès qui règne, c’est le changement (à intervalles plus ou moins longs), je veux dire une certaine loi de renouvellement et d’innovation. Pourquoi ? Parce que l’artiste a pour tâche d’incarner la beauté dans une matière déterminée, et que la matière est infiniment étroite par rapport à la beauté ; en sorte que toute forme d’art, si noble qu’elle soit, est destinée à s’épuiser, et à faire place à une autre.

Je sais bien que du côté du métier l’art comporte un certain progrès, – dans la mesure même où métier suppose tradition, enseignement, collaboration humaine à travers le temps. Mais l’établissement progressif des traditions de métier n’exigeant que les conditions les plus naturelles de vie intellectuelle et sociale, ces traditions peuvent se trouver très suffisamment constituées dès les premiers âges des civilisations ; et dès lors le cours du temps apportera dans cet ordre des changements sans doute, mais non pas forcément des progrès, – quand il n’amènera pas des régressions, voire, comme il est arrivé pour nous à la fin du XVIIIe siècle, un abandon parfaitement rétrograde de ces mêmes traditions. Ajoutez à cela que si le métier, – et aussi tout le bagage rationnel dont l’art a besoin, – veulent que l’artiste ait un maître et qu’il prenne rang dans une tradition, l’art lui-même cependant, dans ce qu’il a de plus formel, dans la conception créatrice de l’œuvre, ne relève que de la via inventionis, c’est-à-dire avant tout du don et de l’effort individuel : à ce titre il peut être aussi parfait, ou plus parfait, chez ses premiers inventeurs que chez ceux qui viendront ensuite, et d’autre part il sollicite sans cesse les renouvellements de fond. Ainsi nulle raison de progrès nécessaire dans l’ordre de l’art[2].

Il en va tout autrement de l’ordre spéculatif et de la science, où il ne s’agit plus d’opérer dans une matière, mais au contraire d’amener la vérité dans l’âme ; ici c’est la matière qui, revêtue par la connaissance d’un mode d’être immatériel, subit les conditions de l’esprit ; et comme l’amplitude de l’esprit est sans bornes, et qu’une vérité ne chasse pas l’autre, mais s’y ajoute, c’est la loi de l’accroissement qui, dans la science comme telle, tendra toujours à prédominer. Aussi bien, la science, – parce qu’elle requiert essentiellement la concaténation des concepts et des moyens termes, et parce que la transmission intellectuelle des biens acquis, la via disciplinæ y joue le principal rôle, – la science humaine exige-t-elle dans ce qu’elle a de plus formel, et comme une condition nécessaire de son accroissement, tradition et enseignement. Ce n’est donc pas au changement, à la loi de l’autre comme tel, c’est au progrès, à la loi de l’augmentation et du perfectionnement, qu’elle sera avant tout soumise.

On comprend dès lors qu’en dépit des déchets accidentels, les sciences mathématiques – celles de toutes les sciences qui sont le mieux proportionnées à l’esprit humain – nous offrent un admirable exemple de développement progressif ; remarquons toutefois que leur progrès comporte normalement des révolutions (non pas destructives, mais fécondes, telle l’invention de la méthode infinitésimale) ; c’est que leur objet, l’ens quantum, restant lié malgré tout à des données imaginatives et par suite n’étant pas un pur intelligible, admet une certaine multiplicité, et donc une certaine possibilité de renouvellement, du côté des conditions premières elles-mêmes sous lesquelles il se présente aux prises de l’intelligence ; et il permet mieux que tout autre les trouvailles du génie individuel, par là même que placé mi-chemin entre l’être mobile du Philosophe de la Nature, trop engagé dans la matière, et l’être en tant qu’être du Métaphysicien, trop dégagé d’elle, il est le mieux à la portée de notre esprit, et le plus maniable à la raison.

Mêmes progrès, et plus frappants peut-être, dans les sciences physico-mathématiques depuis Galilée, – c’est-à-dire dans l’art de traduire en symboles quantitatifs les phénomènes sensibles, – précisément parce que ces disciplines sont à vrai dire les plus pauvres de toutes en intelligibilité, et les moins exigeantes en intellectualité, et donc les plus faciles ; et révolutions plus fréquentes encore, parce que les théories proposées à l’esprit ne sont pas là mesurées par le réel, mais seulement par la commodité qu’elles offrent à l’imagination pour soutenir le réseau des formulations mathématiques.

Que dirons-nous enfin de la Métaphysique ? Etant la science la plus noble, ayant l’objet le plus purement intelligible, c’est en elle que la part de l’accidentel sera le plus restreinte. C’est donc elle qui suivra avec le moins de bouleversements et de crises la loi de la science comme telle, la loi du progrès continu. Et réalisant mieux que toute autre la condition absolument essentielle de ce progrès : la fixité des principes et la stabilité de la tradition, – car elle n’exige pas des instruments et des conditions de recherche extraordinaires, mais elle suppose seulement, pour la découverte de ses principes, les plus simples évidences sensibles (mises en œuvre par des intelligences d’une pénétration et d’une vigueur exceptionnelles), et par conséquent ses fondements peuvent être établis dès les temps antiques, et ils l’ont été en effet, – c’est elle qui de toutes les sciences humaines imitera le mieux, par la constance de la direction de son mouvement, l’immobilité de la science angélique.

En fait, c’est bien ainsi, malgré les énormes déficiences du sujet humain, que se meut la philosophia perennis, la métaphysique éternelle à laquelle l’esprit hellénique a donné sa forme de science ; elle connaît, à certaines époques, des ralentissements, voire de longues stagnations, mais elle reprend toujours élan dans une direction invariable ; et si vous trouvez qu’à tout prendre, son progrès, sauf en quelques points lumineux de l’histoire, ne paraît pas très rapide, je vous répondrai qu’en ajoutant insensiblement les choses nouvelles aux anciennes, elle a pourtant constitué, en réalité, un trésor de sagesse proprement inépuisable, auprès duquel ce qu’on nomme la science moderne semble une bien pauvre monnaie. Au reste la métaphysique n’est-elle pas la science-reine ? Il convient donc qu’elle soit magnanime, et vous savez qu’au dire d’Aristote le magnanime avance lentement, motus lentus magnanimi videtur, et vox gravis, et locutio stabilis ; est otiosus et tardus, utitur ironia, ad alios non potest convivere.

Songez maintenant que la métaphysique est souverainement difficile, en raison même de son objet, qui, purement immatériel, est à notre raison « comme la lumière à l’œil du hibou ». Vous comprendrez alors qu’elle soit le partage d’un petit nombre, et qu’à certains moments le dépôt n’ait pu s’en transmettre que par le plus mince filet spirituel. Vous comprendrez aussi que la philosophie (la science philosophique) est autre chose que l’immense amas des opinions des philosophes, et que si tous les mathématiciens coopèrent à l’accroissement des mathématiques, et tous les savants à l’accroissement de la science, par contre tous les philosophes ne coopèrent pas, au moins directement, à l’accroissement de la philosophie. Ceux qui se trompent sur les principes ne travaillent directement qu’à la détériorer. Et ainsi, tandis que la loi du progrès domine la métaphysique éternelle de l’intelligence humaine, c’est la loi du changement pur, de l’altération et de la corruption, la tyrannie de l’autre comme tel, l’appétit de mutation propre à la matière, qui commande tout l’effort philosophique étranger à la pure essence de la Philosophie.

Si je ne me trompe, mes chers amis, toutes ces considérations un peu austères ne sont pas inutiles à qui tente de voir clair dans la question du progrès. Une conclusion, en tout cas, s’en dégage : si de nos jours le Mythe du Progrès nécessaire séduit encore quelques esprits, une des raisons en est qu’héritiers d’une époque ennemie des hiérarchies et des distinctions, nous brouillons encore trop souvent les divers plans des énergies humaines, confondant dans une même image vague les activités les plus hétérogènes, et faisant une loi générale de ce qui n’est vrai que de cas très particuliers.

 

*

 

* Extrait de Théonas, ou Entretien d’un sage et de deux philosophes sur diverses matières inégalement actuelles, (Paris : Nouvelle Librairie Nationale, 1921). Cet ouvrage date de l’époque à laquelle le philosophe Jacques Maritain tenait encore des positions philosophiques et théologiques traditionnelles, c’est-à-dire opposées au Modernisme, et notamment à l’idée de Progrès, positions qu’il a rejetées pour adopter le progressisme libéral le plus éhonté par la suite. Il fut un des promoteurs du Concile Vatican II, qui acheva de ruiner l’Eglise romaine.

 



[1] Léon Laffitte, Une définition du progrès, Mercure de France, 1er mars 1921.

[2] Dans le récent volume de souvenirs publiés par M. Ambroise Vollard sur Renoir, je trouve quelques réflexions du grand peintre que je ne résiste pas au désir de citer :

« Renoir. – Le progrès en peinture, certes, non, je ne l’admets pas ! Aucun progrès dans les idées, et aucun, non plus, dans les procédés. Tenez, j’ai voulu, un jour, changer le jaune de ma palette ; eh bien ! j’ai pataugé pendant dix ans. Au total, la palette des peintres d’aujourd’hui est restée la même que celle des peintres de Pompéi, en passant par Poussin, Corot et Cézanne : je veux dire qu’elle ne s’est pas enrichie. Les anciens employaient les terres, les ocres, le noir d’ivoire, avec lesquels on peut tout faire. On a bien essayé d’ajouter quelques autres tons ; mais comme facilement on aurait pu s’en passer ! Ainsi, je vous ai parlé de la grande trouvaille qu’on a cru faire en substituant le bleu et le rouge au noir ; mais combien ce mélange est loin de donner la finesse du noir d’ivoire, qui, en outre, n’oblige pas le malheureux peintre à chercher midi à quatorze heures : Avec une palette restreinte, les peintres anciens pouvaient faire aussi bien qu’aujourd’hui (il faut être poli pour ses contemporains), et, à coup sûr, ce qu’ils faisaient était plus solide.

« Moi. – Mais si le peintre ne peut, raisonnablement, rêver une palette nouvelle...

« Renoir. – Quel doit être l’objet suprême de son effort ? Cet objet doit être d’affirmer sans cesse et de perfectionner son métier ; mais ce n’est que par la tradition qu’on peut y arriver. Aujourd’hui, nous avons tous du génie, c’est entendu ; mais ce qui est sûr, c’est que nous ne savons plus dessiner une main, et que nous ignorons tout de notre métier. C’est parce qu’ils possédaient leur métier que les anciens ont pu avoir cette matière merveilleuse et ces couleurs limpides dont nous cherchons vainement le secret. J’ai bien peur que ce ne soient pas les théories nouvelles qui nous révèlent ce secret.

« Mais, si le métier est la base et la solidité de l’art, il n’est pas tout. Il y a autre chose dans l’art des anciens, qui rend leurs productions si belles : c’est cette sérénité qui fait qu’on ne se lasse pas de les voir, et qui nous donne l’idée de l’œuvre éternelle. Cette sérénité, ils l’avaient en eux, non pas seulement par l’effet de leur vie simple et tranquille, mais encore grâce à leur foi religieuse. Ils avaient conscience de leur faiblesse, et, dans leurs succès comme dans leurs revers, ils associaient la divinité à leurs actes. Dieu est toujours là, et l’homme ne compte pas. Chez les Grecs, c’était Apollon ou Minerve ; les peintres de l’époque de Giotto prenaient aussi un protecteur céleste. C’est ainsi que leurs œuvres acquéraient cet aspect de douce sérénité qui leur donne ce charme profond et les rend immortelles. Mais l’homme, dans son orgueil moderne, devait refuser cette collaboration, qui le diminuait à ses yeux. Il a chassé Dieu, et, en chassant Dieu, il a chassé le bonheur...

« Les peintres de ces époques si enviables avaient bien quelques défauts, - heureusement pour eux, - mais, en voyant leurs œuvres qui ont conservé tant de fraîcheur à travers les siècles, on ne leur trouve que des qualités. Ces œuvres qu’on aime toucher du doigt comme de beaux marbres, ces pâtes merveilleuses, ce travail divin, que vous dirai-je, me remplissent de joie. Il y a eu, en France, pendant plusieurs siècles, une lutte à qui aurait le plus de goût et de fantaisie : les châteaux sortent du sol ; les bronzes, les faïences, les tapisseries donnent l’idée d’un travail de fées ; chacun veut coopérer, par la terre, par le bois, par le fer, par la laine, par le marbre, à la richesse de la France. Tout a été beau chez nous jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, depuis le château jusqu’à la plus humble chaumière. Il faut voir les albums du Musée du Trocadéro, pour se faire une idée de la force de ces artistes, de la fermeté du dessin dans les plus petits détails, jusque dans un verrou, jusque dans un bouton de porte. Ils ne travaillaient pas pour exposer au Salon, ceux-là ! » (Ambroise Vollard, Renoir, Paris, Crès.)

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