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La taie d’argent

Nouvelle


par Léon Bloy 

 



à Alcide Guérin,

celui de mes contes que je préfère.

 




– Ayez pitié d’un pauvre clairvoyant, s’il vous plaît !

 

Histoire des plus banales. Il avait eu le malheur d’être atteint de clairvoyance à la suite d’une catastrophe épouvantable dans laquelle un grand nombre d’honnêtes gens avaient succombé.

C’était, je crois, une déconfiture de chemin de fer, à. moins que ce ne fût un naufrage, un incendie ou un tremblement de terre. On n’a jamais pu savoir.

Il n’en parlait pas volontiers et, quelles que fussent les précautions ou les finesses, il se dérobait toujours à l’insultante curiosité des individus charitables.

Je me rappellerai toujours sa décorative prestance de suppliant, sous le porche basilicaire de Saint-Isidore-le-Laboureur, où il demandait l’aumône. Car sa ruine était absolue.

Impossible de résister à l’attendrissement respectueux provoqué par une infortune si rare et si noblement supportée.

On sentait que ce personnage avait autrefois connu, mieux que beaucoup d’autres sans doute, les joies précieuses de la cécité.

Une éducation brillante avait dû certainement affiner en lui cette inestimable fatuité de ne rien voir, qui est le privilège de tous les hommes, à peu près sans exception, et le criterium décisif de leur supériorité sur les simples brutes.

Avant son accident, il avait pu être, on le devinait avec émotion, un de ces aveugles remarquables appelés à devenir l’ornement de leur patrie, et il lui restait de cette époque une mélancolie de prince des ténèbres exilé dans la lumière.

Les offrandes, cependant, ne pleuvaient pas dans le vieux chapeau qu’il tendait toujours aux passants. Un mendiant frappé d’une infirmité aussi extraordinaire déconcertait la munificence des dévots et des dévotes qui se hâtaient, en l’apercevant, de pénétrer dans le sanctuaire.

Instinctivement, on se défiait d’un nécessiteux qui voyait le soleil en plein midi. Cela ne pouvait s’expliquer que par quelque crime exceptionnel, quelque sacrilège sans nom qu’il expiait de la sorte, et les parents le montraient de loin à leur géniture comme un témoignage vivant des redoutables sentences de Dieu.

On avait même eu peur, un instant, de la contagion, et le curé de la paroisse avait été sur le point de l’expulser. Par bonheur, un groupe de savants honorables, dont la compétence ne pouvait être mise en doute, avait déclaré, non sans aigreur, mais de la façon la plus péremptoire, que « ça ne se prenait pas ».

 

*

 

Il vivait donc chichement de rares aumônes et du maigre fruit des travaux futiles où il excellait.

Il n’avait pas son pareil pour enfiler des aiguilles. Il enfilait même des perles avec une rapidité surprenante.

Personnellement, je me vis forcé, naguère, de recourir à lui, plusieurs fois, pour déchiffrer les œuvres d’un psychologue renommé qui avait adopté l’usage d’écrire avec des poils de chameau fendus en quatre.

C’est ainsi que nous nous connûmes et que se forma l’intimité regrettable qui devait, un jour, me coûter si cher.

Dieu me préserve d’être dur pour un pauvre monstre qui, d’ailleurs, est heureusement enterré depuis longtemps. Mais on juge combien dut être néfaste sur ma jeune imagination l’influence d’un particulier qui m’enseigna le secret magique – oublié depuis tant de siècles – de distinguer un lion d’un porc et l’Himalaya d’un cumul de bran.

Cette science dangereuse a failli me perdre. Peu s’en est fallu que je ne partageasse le destin de mon précepteur. J’en étais arrivé à ne presque plus tâtonner. Ce mot-là dit tout.

Mon étoile bénigne, grâce au ciel ! me sauva du gouffre. Je pus me dégager peu à peu de cet ascendant funeste, rompre définitivement le charme et faire encore une assez bonne figure parmi les taupes et les quinze-vingts qui jouent entre eux le colin-maillard de la vie.

Mais il était temps, rien que temps, et je fus réduit à payer d’une partie considérable de mes revenus la dextérité fameuse d’un oculiste de Chicago qui m’opéra définitivement de la lumière.

Cependant je voulus savoir ce que devenait le mendiant terrible, et voici très exactement sa fin.

Quelques années encore, il continua sa mendicité de clairvoyant à la porte de la cathédrale. Son mal, dit-on, s’accrut avec l’âge. Plus il vieillissait, plus il voyait clair. Les aumônes diminuaient à propor-tion.

Les vicaires lui donnaient encore quelques liards pour l’acquit de leur conscience. Des étrangers qui ne se doutaient de rien ou des êtres appartenant au plus bas peuple et qui, très probablement, avaient en eux le principe secret de la clairvoyance, le secouraient quelquefois.

L’aveugle de l’autre porte, homme juste et pitoyable qui faisait de belles recettes, le gratifiait d’une humble offrande aux jours de grand carillon.

Mais tout cela était vraiment bien peu de chose, et la répulsion qu’il inspirait devenant chaque jour plus grande, il y avait lieu de conjecturer qu’il ne tarderait pas à crever de faim.

C’était à croire qu’il en avait fait le serment. Avec cynisme, il étalait son infirmité, comme les culs-de-jatte, les goîtreux, les ulcéreux, les manicrots ou les rachitiques étalent les leurs, aux fêtes votives, dans les campagnes. Il vous la mettait sous le nez, vous forçant pour ainsi dire, à la respirer.

Le dégoût et l’indignation publics étaient à leur comble, et la situation du malandrin ne tenait plus qu’à un seul cheveu, lorsque survint un événement aussi prodigieux qu’inattendu.

Le clairvoyant héritait d’un petit neveu d’Amérique, devenu insolemment riche dans la falsification des guanos et qui avait été dévoré par cannibales de l’Araucanie.

L’ex-mendiant ne fit pas réclamer ses restes, mais réalisa la succession et se mit à faire la noce.

On aurait pu croire que l’invraisemblable et quasi monstrueuse lucidité qui l’avait rendu célèbre allait aussitôt devenir galopante comme une phtisie que précipite le dévergondage. Ce fut précisément le contraire qui arriva.

Quelques mois plus tard, il était radicalement guéri, – sans opération. Il perdit toute clairvoyance et devint même complètement sourd.

Ne vivant plus que pour se rincer les tripes, il était enfin délivré du monde extérieur, par la Taie d’argent.

 

*

 

 

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