Partager l'article ! « Il faut se mettre à la portée de tout le monde »: « Il faut se mettre à la portée de tout le monde »   ...
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oilà ce qui m’est demandé. On me trouve trop extraordinaire, trop inaccessible. Je suis également incompris du notaire, de la dévote et du fabricant de suppositoires. Les rudimentaires affirmations, les incontestables axiomes et jusqu’aux lapalissades les plus vérifiées prennent avec moi comme un aspect de mystère dont le sens commun est outragé. J’ai donc décidé de me mettre à la portée de tout le monde.
Mais j’ignore la manière. Je suis même forcé d’avouer que je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. Dois-je entendre qu’on est à la portée de tout le monde quand on est situé de façon à recevoir de partout des gifles, ou des coups de bottes, situation, je l’avoue, très peu conforme à mes habitudes et à mes instincts ? Combien de fois, au contraire, et avec quelle force de convoitise, ai-je désiré, dans le même sens, que tout le monde fût à ma portée !
Il est vrai que ce désir était absurde, puisque tout le monde est une expression inintelligible pour désigner une chose indiscernable. Quand on me parle des gens du monde, des hommes ou des femmes du monde, ma pensée va sur-le-champ à cette populace élégante et stupide, marquée du sceau du Prince des démons, pour laquelle Jésus a dit qu’il ne priait pas. Je comprends tout de suite, et même je suis tenté de courir au plus prochain cimetière pour y contempler, une fois de plus, l’épouvantable misère de ces dalles orgueilleuses que la sainte de Dülmen[1] voyait couvertes de ténèbres et qui s’enfoncent quelquefois – je l’ai remarqué – au-dessous du niveau du sol, peu de temps après la sépulture.
Mais il y a la multitude infinie des autres gens, de tous ceux qui ne peuvent pas être dits du monde et qui, pourtant, sont implicitement désignés chaque rois qu’on dit: tout le monde. Dans cette multitude il y a surtout les pauvres gens. Ici ma raison défaille et je ne vois plus du tout comment je pourrais, en même temps, me mettre à la portée des sépulcres noirs et des vivantes hosties lumineuses!
Me mettre à la portée de tout le monde, encore une fois! Voyons! ô ma pauvre âme, est-ce possible ? Réponds-moi, puisque mon intelligence est silencieuse. Tu étais, ce matin, à l’église, essayant de t’unir, de t’identifier à Jésus qui s’est donné à tous les hommes. Tu as prié, sans doute, aussi bien que tu le pouvais, pour les vivants et pour les défunts. Au risque de me donner la nausée, tu t’es même souvenue miséricordieusement, je le suppose, de ceux-là qui ne sont ni des vivants ni des morts, qui subsistent, on ne sait pourquoi, dans les ordures, et qu’on nomme les Bourgeois. Est-ce là se mettre à la portée de tout le monde ? Il me semble, au contraire, qu’en un tel moment, le monde n’était plus tangible pour toi et que tu lui étais devenue toi-même absolument intangible... Tu ne me dis rien, toi non plus, et je reste sur ma question comme sur un pal.
Me voici donc incapable de faire ce qu’on me demande. J’essaierai cependant, étant habitué aux besognes impossibles. Qui sait ? le monde n’est peut-être pas aussi vaste qu’on l’imagine. Quand une pauvre ménagère crible son loyer, elle s’étonne de la quantité des cendres et du peu de combustible qui lui reste pour cuire son repas et pour chauffer sa maison. Il se pourrait qu’après la cuisine de ma précédente Exégèse, je ne trouvasse que peu de chose à remettre dans mon fourneau et que Tout le Monde se réduisît à quelques unités profitables. Cette pensée me ranime.
[1] Anne-Catherine Emmerich: c’est dans cette ville d’Allemagne qu’elle était au couvent et qu’elle demeura après la fermeture de celui-ci, sous la Révolution.

abbesscharf @ yahoo.fr
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