Partager l'article ! Le mythe du Progrès, par Frédéric Le Play: Le mythe du Progrès par Frédéric Le Play[1] D ...
Dans la pensée de ceux qui invoquent sans cesse le progrès, ce mot fait allusion à un ordre de choses chimériques qui n’a aucun rapport avec la réalité. Il se réfère à une force occulte, à un aveugle destin, qui grandirait les nations, comme la circulation du sang anime le corps humain. L’amélioration se produirait sans relâche en vertu de cette force ; et les peuples en tireraient profit, sans être tenus de s’imposer les durs sacrifices qu’exige la pratique du travail et de la vertu. Ce fatalisme du bien n’est pas moins dangereux que celui d’un destin créant indifféremment le bien et le mal. La fausseté de cette conception est d’ailleurs démontrée par l’état actuel de nations qui, après avoir brillé au premier rang, ont successivement perdu, avec l’ordre moral, toutes leurs éminentes aptitudes. Cette erreur, alors même qu’elle n’est pas dans la pensée de ceux qui abusent du mot progrès, se présente naturellement à l’esprit des classes peu éclairées qui l’entendent répéter sans cesse. Elle est d’ailleurs séduisante : ceux, en effet, qui font le mal, sans perdre tout sentiment du bien, sont heureux de se persuader qu’en s’abandonnant à leurs passions ils ne compromettent pas les destinées de leur race.
Le faux dogme du progrès a une contrepartie : celle qui proclame la décadence fatale et irrémédiable des nations, après une courte époque de prospérité. Cette autre forme de l’erreur est fort répandue chez nous, et elle porte au découragement beaucoup d’hommes réfléchis. Mais en général le faux dogme de la décadence fatale des nations reste dans le secret de la pensée : car les hommes d’État, imbus de cette triste doctrine, n’ont guère intérêt à l’invoquer auprès de leurs clientèles.
Ne voulant rien fonder, ni sur les bonnes traditions de leurs aïeux, ni sur les meilleurs exemples de leurs émules, les Français se trouvent forcément amenés à une dangereuse conclusion. Ils croient avoir la mission, de créer de toutes pièces une nouvelle organisation sociale, et ils sont particulièrement poussés dans cette voie par l’abus du mot progrès. Sous cette inspiration sont nés, depuis l830, les systèmes chimériques qui agitent stérilement tant d’esprits. A une époque où des inventions utiles transforment rapidement l’ordre matériel, on se persuade volontiers que des succès analogues peuvent être obtenus dans l’ordre moral, et par suite dans le gouvernement des sociétés. En cela on s’abuse singulièrement ; car il y a contraste plutôt que similitude entre les deux genres de phénomènes. La science des faits matériels est sans bornes : elle est toujours mise à profit avec empressement ; et, lorsqu’elle fait défaut, elle est souvent devancée par la pratique. La science des faits moraux est, au contraire, d’une simplicité extrême : elle se réduit, à vrai dire, au Décalogue interprété par la pratique de Jésus-Christ. Il en est de même de l’art de gouverner qui se résume en une règle unique : imposer aux peuples la pratique des dix commandements et l’autorité de la coutume. Or, après dix-huit siècles de christianisme, les peuples les plus moraux restent encore, en ce qui touche cette pratique, à une distance infinie de leur divin modèle. Ceux qui sont tombés dans la corruption s’égarent donc étrangement lorsque, au lieu d’imiter les peuples les plus prospères, ils prétendent inventer des principes et des procédés de gouvernement supérieurs à ceux dont ces peuples se contentent.
[…]
La grande erreur de ceux qui repoussent aujourd’hui l’esprit de tradition, consiste à admettre que le bien-être des classes vicieuses et imprévoyantes aura pour base, à l’avenir, quelque invention amenée par « le progrès de la science ». Les novateurs de toute sorte, « les hommes de progrès », accroissent le mal des classes souffrantes en leur signalant comme remède cette pierre philosophale dont la découverte ouvrirait, pour le genre humain, une ère nouvelle de prospérité.
[1] Tiré des Œuvres de F. Le Play, Paris : Plon, l94l.

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