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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 10:09

La position « sédévacantiste », ou la fidélité à la Tradition

 

Schéma récapitulatif TAS

 

 

La Synthèse est le pire de tous les moments de la Modernité, parce qu’elle offre à ceux qui s’étaient viscéralement identifiés avec l’opposition à l’antithèse la réalisation de leurs « revendications ». Désormais, les partisans de la thèse, qui avaient fait figure de dissidents voire de martyrs semblent triompher. Nous disons semblent, car en réalité ils sont trompés aussi bien que les partisans de l’antithèse ; en effet, le propre de la Synthèse étant de ne pas « retomber dans les vieilles erreurs » de la thèse que sont l’exclusivisme et le mépris, afin de réconcilier thèse et antithèse, la Synthèse amène les deux à une entente commune au nom d’un objectif supposé les transcender[1], dont le mot d’ordre est « l’unité dans la diversité », expression chère à l’actuel chef de l’église conciliaire.

Tout ceci apparaît très clairement dans le texte qui aura marqué le début de ce siècle – que l’on pressent atroce –, le « motu proprio Summorum pontificum » du 7 juillet 2007. Alors que les partisans de la thèse croient naïvement à un « retour de la tradition » et extrapolent en y voyant l’interdiction d’« abus liturgiques » qui n’en sont pas, la réalité de la Synthèse leur fait parcourir un  cheminement pédagogique fort apte, non pas à les faire entrer en Modernité (car ils sont déjà intrinsèquement modernes, ne serait-ce que par leur identification illusoire de la thèse avec la Tradition), mais à leur faire comprendre que ce qu’ils avaient pris pour une aberration n’est autre – et il est capital de considérer cela très sérieusement – que la volonté du Christ qui ne laissera pas les portes de l’Enfer prévaloir contre son Eglise. La conclusion qui s’impose à l’esprit du traditionaliste conséquent est que l’apostasie ne consiste pas à adhérer à une église qui a rompu avec la Tradition pour s’ouvrir à la Modernité, mais à refuser cette même Modernité au nom de la Tradition[2]. Il comprend alors qu’il ne faut pas croire que l’Eglise ne dit que la vérité, mais que tout ce que l’Eglise dit est la vérité – nuance fondamentale, qui, une fois assimilée, lui permet de résoudre les antagonismes irréductibles qu’implique le principe traditionnel de non-contradiction.

 

Ainsi, il est à même « d’interpréter le concile à la lumière de la tradition », expression désormais consacrée, qui permet de résumer l’effort (apparent) de la Synthèse. Là encore nous disons apparent, car la Synthèse est une nécessité, sa possibilité tenant au principe selon lequel la cause finale est contenue dans la cause première ; la Synthèse, souvenons-nous-en, n’est que l’aboutissement de la finalité en vue de laquelle la Modernité a été amorcée – donc elle est contenue en germe dans la thèse[3]. D’où son apparente – et « préoccupante », pour l’antithèse – affinité avec elle. D’ailleurs la logique de cette conclusion est renforcée, par le fait que, la Tradition étant la vie de l’Eglise, d’une part, il est aussi impie qu’absurde de vouloir préserver la Tradition contre l’Eglise, et de l’autre, vouloir « interpréter le concile à la lumière de la tradition » est… un truisme, puisqu’il est le produit même de la Tradition ! Les traditionalistes sont donc, en réalité, de bien pauvres gens à l’esprit très étroit, qui s’affranchissent péniblement des œillères de leur orgueil, pour parvenir laborieusement à des évidences… communément et spontanément admises par tout un chacun. Néanmoins, ils sont psychologiquement très utiles, parce qu’ils servent à donner de la stabilité aux néo-modernistes, toujours enclins à « vendre la mèche »[4]. On a toujours besoin de « gens sérieux » pour faire bon effet. N’est-ce pas le rôle des « idiots utiles » déjà évoqués ?

 

En effet, s’ils comprenaient que « la lettre tue mais l’esprit vivifie », ils cesseraient de prendre pour des abus la mise en œuvre de l’esprit de la nouvelle liturgie ; ils ne comprennent pas qu’il n’est d’abus que lorsqu’il y a règle intangible (comme dans la Messe de saint Pie V) ; or, comme le « concile » fut, d’une part « pastoral », c’est-à-dire qu’il visait « le vécu concret » des hommes, et de l’autre, une ouverture au monde – et donc l’instauration d’une perméabilité à l’esprit du monde, il va de soi que la nouvelle liturgie n’est plus astreinte aux règles intangibles et extrêmement contraignantes de l’ancienne. On n’interprète pas un concile « pastoral » avec les catégories d’un concile normal[5].

 

Il apparaît donc que les traditionalistes, non seulement se trompent et méconnaissent l’œuvre du Saint-Esprit, lorsqu’ils transposent après « Vatican II » les règles et la forma mentis en vigueur avant lui, mais encore – et partant – font preuve d’un manque total de charité envers leurs frères en humanité, ainsi que d’une peu édifiante dureté de cœur, qui donne libre cours à la critique des partisans de l’antithèse, qui voient souvent fort justement les faits, puisque, eux au moins, sont perméables au monde et indulgents envers ses misères, étant en cela – et quels que puissent être leurs « excès » par ailleurs – pénétrés de l’esprit du concile « Vatican II ». Ce n’est que dans cette perspective que, par exemple, le discours des « évêques » de France et leur mise en garde contre l’esprit de schisme sous-jacent chez de nombreux partisans de la « forme extraordinaire », cessera de résonner aux oreilles de ceux-ci comme une impertinence (!) et une moquerie cynique. Loin d’être une rébellion, c’est en réalité le discours de leur église, qui fait écho à l’intention de leur pape, qui veut moins « rétablir » la Tradition qu’intégrer ses partisans dans le pluralisme rituel d’une église unifiée[6]. Nous en donnons pour preuve que les évêques sont, eux aussi quoique d’une façon moins spéciale, assistés habituellement par le Saint-Esprit. Pourquoi les clercs et laïcs qui les reconnaissent comme valides et légitimes, et qui, de ce fait, leur sont hiérarchiquement inférieurs, seraient-ils plus « éclairés » qu’eux ?

 

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Le lecteur aura compris que nous nous sommes placés, afin de la comprendre de l’intérieur, du point de vue interne de l’église conciliaire. Evidemment, tel que nous l’avons exposé, il repose tout entier sur la double erreur que tout ce que dit l’Eglise devient la vérité, et que la tradition est de facto la vie de l’Eglise. En effet, l’Eglise est l’organe de la Vérité, qui est Jésus-Christ, dont elle est l’Epouse immaculée et le Corps mystique ; la Vérité lui est antécédente (sinon antérieure), et c’est une absurdité que de penser que la Vérité n’est pas immuable. D’autre part, la Tradition n’est pas la vie de ce que l’on voit être de facto l’Eglise militante (qui n’est qu’une portion du Tout infrangible qu’est l’Eglise totale), mais la réception ininterrompue du dépôt confié par le Christ à ses Apôtres, à savoir, en un mot, Lui-même. La Tradition est le contenu de la Foi : or, « ce que l’on croit vient de ce que l’on entend », non pas n’importe quelle parole proférée par les autorités de l’Eglise (qui cessent de l’être si elles deviennent hérétiques), mais « ce que l’on entend venant de la Parole de Dieu », c’est-à-dire de Jésus-Christ, par la bouche de son Vicaire, qu’il utilise comme sa propre bouche, et qui donc ne peut ni mentir, ni errer ni tromper les fidèles.

 

Aussi convient-il de répéter que la Tradition est la vie de l’Eglise, et non qu’elle est la vie même de l’Eglise, ce qui ne possède absolument pas le même sens. Dans la première affirmation, on dit que la vie dont vit l’Eglise est toute surnaturelle – d’où l’on déduit le caractère divin de la Tradition ; tandis que dans la seconde, on dit que la vie que vit l’Eglise (entendue alors comme la vie naturelle d’une créature) est de facto la Tradition – réduisant cette dernière aux fluctuations naturelles (même si leur caractère providentiel est admis) du corps particulier qu’est l’Eglise au sein de la création. Or, l’Eglise étant très exactement le Corps mystique de Jésus-Christ, elle est précisément, nous l’avons dit, l’organe inaliénable et inaltérable de la Vérité[7]. Si donc elle semble se contredire, c’est qu’elle n’est plus elle-même, mais, se trouvant réduite aux hommes qui la gouvernaient – désormais détachés d’elle par l’hérésie – ce qui subsiste n’est plus qu’une organisation toute naturelle, et même infra-naturelle, donc diabolique à l’instar des « églises » protestantes.

L’église conciliaire est ainsi la face religieuse de ce monde-ci, avec lequel « Dieu ne veut avoir aucune part ». A ce titre, elle est la cheville ouvrière de la Synthèse qui doit mener à l’avènement de l’Antéchrist.

 

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Si cette église-là était la très pure, très sainte et immaculée Epouse de Dieu, son propre Corps, nous aurions assisté au suicide de l’Immortel. Les « fumées de Satan » ne peuvent entrer que dans un corps qui n’est plus divin – comme en témoigne le protestantisme, qui est aussi une religion aux rites invalides. En fin de compte, ce n’est pas la noirceur de l’antithèse qui est la plus effrayante, mais la luminosité factice de la Synthèse. Aussi convient-il de se souvenir des paroles de l’Ecriture sainte : « Si nous-mêmes ou un ange du ciel, dit S. Paul, vous évangélisait autrement que nous vous avons évangélisés, qu’il soit anathème », Si licet nos, aut Angelus de cælo evangelizet vobis præterquam evangelizavimus vobis, anathema sit [8]. Le « nous-mêmes » qui a prêché la vérité, c’est l’apôtre, c’est l’Eglise de Jésus-Christ, vivant de la vie surnaturelle de l’Ame de son âme, de son Vrai Moi ; c’est l’organe, humain certes, mais divinisé, jouissant de l’infaillibilité par son union et identification au Fils éternel de Dieu ; en revanche, le « nous-mêmes » qui prêche un autre Evangile, c’est l’apôtre sans Dieu, devenu moins homme que démon, ce sont les princes de l’Eglises déchus de leur charge et de leur statut même de princes et de chrétiens : en un mot, c’est Satan, « qui se transforme » volontiers « en ange de lumière », ipse enim Satanas transfigurat se in angelum lucis [9]. Celui-là est anathème [10].

 

Evidemment, on nous objectera que notre propos se fonde sur la constatation du caractère hérétique des documents fondateurs de la nouvelle église. Or, aucune hérésie formelle n’a jamais été constatée, objecte-t-on en guise d’ultime argument…

Outre le fait que des hérésies formelles ont bien été enseignées, ajoutons qu’il est inouï qu’on n’ait jamais justifié l’Eglise aux yeux de ses propres enfants en s’escrimant à démontrer qu’elle n’était pas hérétique. La méthode a toujours consisté à montrer aux opposants qu’ils étaient eux-mêmes hérétiques. C’est d’ailleurs Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même qui nous donne le moyen de reconnaître un faux docteur, impliquant par là que son hérésie n’apparaît pas toujours aussi clairement que l’intelligence le voudrait. « Vous les connaîtrez à leurs fruits… car c’est par le fruit qu’on connaît l’arbre », A fructibus eorum cognoscetis eos… siquidem ex fructu arbor agnoscitur [11]. Le traditionalisme, parce qu’il s’est fait le partisan de la thèse, n’est qu’un des fruits pourris de l’église conciliaire, et plus généralement, de la Modernité.

 

Sur la base de ce que Mgr Gaume nous a expliqué du mystère de la manducation, nous pouvons conclure que tout ce qui peut être intégré dans l’église conciliaire montre qu’il en était déjà un aspect, nonobstant son schisme[12].[13] Le schisme ne saurait empêcher les traditionalistes d’être inscrits dans la dialectique moderne, car la Modernité elle-même est en état de schisme total vis-à-vis de la Tradition.

 

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Extrait du commentaire du Traité de la concupiscence de Bossuet.

 



[1] Evidemment, cette dernière notion est parodique, car seul le spirituel est transcendant. Par ailleurs, le nouvel objectif, le nouveau front commun peut revêtir plusieurs aspects, comme la perspective d’un « conflit civilisationnel », une « confrontation des religions », les « défis du monde moderne », telle ou telle misère, etc. ; tout cela relève de l’inusable slogan « vers un monde meilleur », et constitue autant de couvertures qui masquent l’avènement du règne de l’Antéchrist.

[2] Il n’est pas anodin que la décision « pontificale » dont nous parlons ait été promulguée le 7.7.7 : bien plus que de la poudre aux yeux, puisqu’il est impossible – si l’on est attentif, contrairement à la majorité des traditionalistes – de voir dans ce « motu proprio »une abrogation (même lointaine ; au mieux, la préparation d’un affinement ou d’une mutation) de la nouvelle messe de Paul VI (identifiable alors, si c’était le cas, au 666 de la Bête, Apocalypse 13.18), deux interprétations restent possibles : ou bien l’instauration d’une dualité de rites (ordinaire et extraordinaire) a pour but de contrer l’avènement de ce que la Modernité a de pire (mais de quoi s’agit-il ?) – ce qui n’est qu’une légitimation tout illusoire de la Synthèse, car c’est, justement, là, comme nous l’avons dit, le moment le plus terrible de la Modernité ; ou bien c’est la Tradition, en tant que distincte de la thèse, qui est d’essence satanique – et cela va dans le sens de notre explication. Dans le premier cas, « 777 » est une naïveté (?) capable de séduire et d’enthousiasmer les naïfs partisans de la thèse ; dans le second, c’est une manifestation à peine voilée du caractère proprement satanique des faux papes néo-modernistes, et spécialement du présent, qui passe d’autant plus inaperçu qu’il est un « conservateur ». 

[3] L’antithèse s’avère donc être le nécessaire – même si paradoxal – agent actualisateur. Il n’est alors pas étonnant que les partisans de l’antithèse aiment à se dire proches du Saint-Esprit, le véritable Agent actualisateur de la volonté divine, dont ils sont la parodie. Il est très commun de parler de la Révolution dans l’Eglise en termes de « souffle prophétique ».

[4] Ainsi ce prélat néo-moderniste qui lança l’expression d’ « église conciliaire ». Une remarque que l’on applique avec succès aux protestants vaut tout aussi bien pour les conciliaires : les « excès » que l’on constate chez eux ne sont pas des déviances dues à des opinions privées individuelles qui rompraient avec la doctrine officiellement professée, mais bien les développements maximaux les plus conséquents de l’esprit, ou de la logique de cette même doctrine. Le socinien qui ne croit pas à la Trinité parce que le mot ne se trouve pas dans la Bible ne fait qu’appliquer en toute rigueur le sola scriptura réformé ; le cardinal qui, au lendemain de « Vatican II », se félicitait que ce dernier ait été « 1789 dans l’Eglise », n’affichait pas un modernisme parasitaire étranger aux travaux des pères conciliaires, mais révélait avec une rigoureuse acuité l’esprit même de l’ouverture au monde voulue par « Jean XXIII ».

[5] Si tant est que la notion de « concile pastorale » signifie quoi que ce soit.

[6] C’est ce qu’il a clairement laissé entendre dans sa fameuse réponse donnée dans l’avion qui le conduisait à Lourdes, en automne 2008. Le motu proprio « Summorum pontificum » veut ménager une place à ceux dont la sensibilité leur fait préférer l’ancien rite. Le propos est exactement le même que celui de Paul VI, le reproche en moins : l’attachement à la Tradition (?) est une question de goût ; de « bon goût » peut-être, mais de simple goût quand même !

[7] L’acte de foi ne nous fait-il pas dire que nous croyons tout ce que Dieu a révélé et qu’il nous enseigne par son Eglise, car il ne peut ni se tromper ni nous tromper. Nous croyons parce que Dieu est infaillible ; or, nous ne croyons que par l’enseignement de l’Eglise : si celle-ci est infaillible, elle tient cette infaillibilité de Dieu même, dont elle est le Corps ; donc, tout ce qui est susceptible d’errer n’est pas l’Eglise. Dès l’origine de leur schisme, les hérétiques protestants ne se sont ainsi jamais faits prier pour proclamer hautement que leur église n’est en aucun cas infaillible. Se rendent-ils compte que, en vertu de leur propre principe de faillibilité, ils affirment qu’ils doivent exciter la défiance et être toujours présumés menteurs ? Ils veulent à tout prix être anticatholiques ; c’est pourquoi ils sont moins humains que sataniques, leur père étant celui qui est menteur dès l’origine.

[8] Galates 1.8.

[9] 2 Corinthiens 11.14.

[10] Contrairement au vrais conciles de l’Eglise, « Vatican II » a rejeté l’emploi de la formule canonique Si quis… anathema sit ; peut-être la Providence a-t-elle empêché l’impudence par trop criante d’un anathème anathémisant. Mais il est aussi possible de comprendre que, du moment que l’on s’ouvre à « l’ange de lumière », on s’identifie si bien à l’anathème, que la notion même en perd son odieux. Dans un sens, être moderne, c’est être anathème ; nous ne disons pas « volontairement moderne », car si tout homme naît avec le péché originel, pourquoi l’homme naissant en Modernité ne serait-il pas nativement anathème ? – De toutes façons, le baptême le purge de cette malédiction. Mais alors, la situation du baptisé volontairement moderne est « pire que la première »...

[11] Matthieu 7.16 ; 12.33.

[12] Depuis leur excommunication, ces gens – ou du moins bon nombre d’entre eux, qui ne furent jamais désavoués par leurs autorités – ne s’étaient-ils pas fait un point d’honneur de démontrer qu’ils n’étaient « ni schismatiques ni excommuniés », affirmant par là même qu’ils assumaient consciemment leur rôle de partisans de la thèse, au sein du ternaire satanique ?

[13] C’est pourquoi on n’a jamais vu de « ralliés » contraints de renoncer à la « messe traditionnelle » ; bien au contraire, tous ont toujours joui de très grands privilèges, d’une totale impunité pour leurs propos passés, voir présents, ainsi que des encouragements relatifs de la hiérarchie, sinon diocésaine (largement partisane de l’antithèse), du moins « vaticane ». La seule et unique condition d’un si luxueux accueil est l’adhésion, ne serait-ce que passive, à l’apostasie de « Vatican II ». Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me ! (Matthieu 4.9)

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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 19:06

Chapitre IV.

Que l’attache que nous avons au plaisir des sens

est mauvaise et vicieuse.

 

P

our connaître encore plus à fond la raison de la défense que nous fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut vaincre, une maladie qu’il faut guérir. Ou l’on cède, et on se livre tout à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et esclave de la chair et du péché ; ou on combat, ce qu’on ne se croirait pas obligé de faire si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul : « Je sais que le bien n’habite point en moi, c’est-à-dire dans ma chair. »[1] Et encore : « Je trouve en moi une loi (de rébellion et d’intempérance, qui me fait apercevoir), lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal m’est attaché »[2] (et inhérent à mon fond). Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange sorte, soit que nous cédions au plaisir des sens, soit que nous le combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal dans son principe : pour éviter le consentement, qui est le mal consommé, il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement : Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi.

Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non contente de nous forcer à ce soutien nécessaire par la douleur violente de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les accompagnent, nous y invite encore par le plaisir qu’elle a attaché aux fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de biens toute la nature, « envoyant, comme dit saint Paul, la pluie et le beau temps, et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits, remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable. »[3] Et par là, comme dit le même saint Paul, « Dieu rend lui-même témoignages à sa providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à chacun.

Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir, pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’a voit fait, et ne cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la nourriture les captive : au lieu de manger pour vivre, « ils semblent », comme disait un ancien et après lui saint Augustin, « ne vivre que pour manger. » Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir et engagés plus avant qu’il ne faut par ses appâts, sont transportés au delà des justes bornes : ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la convoitise ne sait jamais où finit la nécessité : Nescit cupiditas ubi finiatur necessitas [4].

C’est donc là une maladie que la contagion de la chair produit dans l’esprit: une maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et la tempérance, par l’abstinence et par le jeune.

Mais qui oserait penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus dangereuse dans un autre plaisir des sens ? Qui, dis-je, oserait en parler, ou oserait y penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer ? O Dieu, encore un coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres ? Malheur à la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la lumière ; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice divine contre la corruption du genre humain !

O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus et fils de la Vierge mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donnée pour mère à la croix, que cet apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux pères : « N’aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que ce qu’il y a dans le monde est concupiscence de la chair ; « un attachement à la fragile et trompeuse beauté des corps, et un amour déréglé du plaisir des sens, qui corrompt également les deux sexes.

O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour conjugal : mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il se mêle tant d’excès dans l’usage de ce remède sacré. Car d’abord ce sacré remède, c’est-à-dire le mariage, est un bien et un grand bien, puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Eglise et le symbole de leur union indissoluble ; mais c’est un bien qui suppose un mal dont on use bien ; c’est-à-dire qui suppose le mal de la concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance : un remède de ses excès, et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat même du mariage ! C’est ce qui fait dire à saint Augustin « qu’il s’en trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale : un amour désordonné pour sa propre femme étant souvent, selon le même Père, un attrait secret à en aimer d’autres. » O faiblesse de la misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer ! Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que « ceux qui sont mariés doivent vivre comme n’ayant pas de femmes »,[5] les femmes par conséquent comme n’ayant pas de maris : c’est-à-dire les uns et les autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair, qui y sont plongés et attachés par le fond du cœur à ses plaisirs, ne peuvent plaire à Dieu : Qui in carne sunt, Deo placere non possunt [6]. C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité, et sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la chair : les chastes mariés usent bien de ce mal ; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour du plaisir des sens.

Disons donc avec saint Jean à tous les fidèles et à chacun selon l’état où il est : O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser captiver ; et vous qui en usez bien dans un chaste mariage, n’y soyez point attachés et modérez vos désirs : et vous qui plus courageux comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste disposition qui vous égale aux anges de Dieu : tous ensemble abattez cette chair rebelle, dont la loi impérieuse qui est dans nos membres, a tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les saints : à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les jeûnes ; et mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus facile la victoire des autres appétits plus violents et plus dangereux.

 

____________________

 

 

Commentaire succinct

 

La concupiscence de la chair est souvent réduite, dans l’esprit des chrétiens, au seul dérèglement de la convoitise « charnelle » ; or, selon l’enseignement traditionnel, tout en incluant la luxure, la concupiscence de la chair s’étend jusqu’au plaisir des sens ; le « corps de mort » semble avide de chercher le plaisir – grand ou petit – qui lui est comme un embaumement, et qui masque sa corruption (ch. iv). L’ « attache au plaisir des sens », l’odorat, le toucher, le goût, le sentir, etc., entraîne l’homme dans des « excès terribles », comme la gourmandise ou l’ivrognerie, dit Bossuet ; ils sont d’autant plus graves qu’ils parodient les délices spirituelles que procure la pratique de la vie spirituelle[7], dont les activités naturelles procèdent – et non le contraire : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu », Sive ergo manducatis, sive bibitis, sive aliud quid facitis : omnia in gloriam Dei facite [8]. « Nous faisons, dit Bossuet, une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture ». Nous y reviendrons plus loin.

 

L’attrait du plaisir des sens, même anodin, est « une maladie que la contagion de la chair produit dans l’esprit ; une maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. »

 

 



[1] Rom., VII, 18.

[2] Ibid., 21.

[3] Act., XIV, 16.

[4] Confess., lib. X, cap. XXXI et alibi.

[5] I Cor., VII, 25.

[6] Rom., VIII, 8.

[7] Cf. l’aspiration indulgenciée « Anima Christi » : Sanguis Christi, inebria me.

[8] 1 Corinthiens 10.31.

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 10:56

Chapitre II.

Ce que c’est que la concupiscence de la chair :

combien le corps pèse à l’âme.

 

L

a concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour des plaisirs des sens. Car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul disait : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? »[1] et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même saint Paul : « Qui m’en délivrera ? » qui m’affranchira de sa tyrannie ? qui en brisera les liens ? qui m’ôtera un joug si pesant ?

« Les pensées des mortels sont timides » et pleines de faiblesse, « et nos prévoyances incertaines, parce que le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui est fait pour beaucoup penser : et la connaissance même des choses qui sont sur la terre nous est difficile : nous ne pénétrons qu’à peine et avec travail les choses qui sont devant nos yeux : mais pour celles qui sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera ? »[2] Le corps rabat la sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le ciel : ce poids nous accable ; « et c’est là cet empêchement qui a été créé pour tous les hommes » après le péché, « et le joug pesant qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils rentrent par la sépulture à la mère commune qui est la terre »[3]. Ainsi l’amour des plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses.

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Commentaire succinct

 

La concupiscence de la chair, dit Bossuet (ch. ii), se définit comme « l’amour des plaisirs des sens ». L’homme fut créé en état de grâce surnaturalisant la nature, comme la chair de l’enfant est tissée dans le sein de sa mère en même temps que ses os sont formés dans cette même chair : composant un tout ; ce n’est qu’idéalement que ses divers éléments peuvent être dissociés ; de même, Adam fut créé un tout en état de grâce ; ce n’est qu’artificiellement que la nature peut être dissociée de la grâce. La chute fut donc très réellement une mort : « le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort », in quocumque die comederis ex eo, morte morieris [4] – « vous étiez morts dans vos péchés », mortui essetis in peccatis [5]. Le corps mortel, « visibilification », donc amoindrissement, du corps créé en état de grâce, est « mort à cause du péché », corpus quidem mortuum est propter peccatum [6], quoique vivant de la vie terrestre. L’exercice de ses sens, par lesquels il connaît (puisque, selon l’adage scolastique, « rien n’est dans la raison qui n’ait auparavant été dans les sens »), est pris par le mondain – et à plus forte raison le moderne – pour la source objective de la connaissance totale ; or, rien n’est plus faux, du point de vue de l’absolu. En effet, le saint dont les sens ont été purifiés a « vaincu le monde » dans le Christ[7] ; par la Croix du Christ, il est « crucifié au monde », non pas d’une façon subjective, comme on veut bien l’entendre généralement, car « le monde lui a été crucifié », per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo [8] : il connaît désormais dans la mesure même où il aime, c’est-à-dire d’une façon illimitée, en attendant l’infinitude de la vision béatifique.

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Chapitre III.

Ce que c’est selon l’Ecriture que la pesanteur du corps, et quelle elle est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette source.

 

C

e joug pesant, qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique raconte en ces termes : « Ils ont les inquiétudes, les terreurs d’un cœur continuellement agité, les inventions de leurs espérances trompeuses et trop engageantes, et le jour terrible de la mort. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, depuis celui qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans la poussière par sa pauvreté, ou sur la cendre dans son affliction et dans sa douleur, depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la couronne jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus grossier : la fureur, la jalousie, le tumulte des passions, l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments qu’elle nous attire par sa durée, les querelles et tous les maux qui les suivent ; tout cela se répand partout. Dans le temps du repos et dans le lit où on répare ses forces par le sommeil, le trouble nous suit ; les songes pendant la nuit changent nos pensées : nous goûtons durant un moment un peu de repos qui n’est rien ; et tout d’un coup il nous vient des soins, comme dans le jour, par les songes : on est troublé dans les visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour de combat : dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur. » Tous ces troubles sont l’effet d’un corps agité et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes vapeurs. « C’est pourquoi ces agitations, tant celles des passions que celles des songes, se trouvent dans toute chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois davantage sur les pécheurs, où les terreurs de la conscience se joignent aux communes infirmités de la nature. A quoi il faut ajouter les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions, les famines, les mortalités et tous les autres fléaux de Dieu : toutes ces choses, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver parmi les hommes, ont été créées pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est arrivé le déluge. Et la source de tous ces maux c’est que tout ce qui sort de la terre retourne à la terre, comme toutes les eaux viennent de la mer et y retournent. »[9]

En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations et les troubles des passions qui nous tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre innocence devions être semblables aux anges de Dieu, sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature : Homo cùm in honore esset, non intellexit, comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis [10] : « Pendant que l’homme était en honneur dans son institution primitive, il n’a pas connu cet avantage : il s’est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu semblable. » Répétons une et deux fois ce verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et les passions insensées où nous jette notre corps mortel ; et tout ce qui y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer la source de nos maux et nous attache à l’état de servitude où nous sommes.

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Commentaire succinct

 

Le corps mortel, dit Bossuet (ch. iii) est un joug pour l’âme, dont il cause la faiblesse et la servitude. Il nous attache à la terre, « nous qui ne devrions respirer que le ciel ». La condition corporelle telle que nous l’expérimentons ici-bas n’est pas la condition originelle ; le corps et l’âme de l’homme ont été asservis au monde ; l’homme est tombé dans la multiplicité aliénatrice des êtres créés, issus de sa propre convoitise et rébellion. En effet, la faiblesse de la chair entraînée par le désir désordonné de la divinisation, résulte dans le tumulte des passions. Le corps est agité, dit Bossuet, et le sang est ému. Tout cela vient de la mortalité introduite par le péché. Les passions, provoquées par le détournement de l’âme de la concentration sur sa fin surnaturelle, nous « tourmentent », nous « trompent » et nous « aveuglent ». Ces trois verbes sont d’une importance capitale dans le domaine qui nous intéresse présentement, c’est-à-dire celui de la cosmologie chrétienne.

 

La relation de l’homme avec son contexte créé n’est ni neutre ni aussi objective qu’il peut se l’imaginer. En réalité, l’univers déchu est la projection de l’homme. Les ethnologues et les « scientifiques » profanes ont eux-mêmes fini par noter que l’observateur influe sur le milieu d’une façon fort substantielle, au point que sa présence doive être prise en compte parmi les éléments principaux déterminant les résultats de l’observation. Actuellement, l’on voit dans la nature ce que l’on veut y voir : c’est la raison pour laquelle il n’est rien de moins « neutre » que les reportages animaliers, que l’on montre volontiers aux enfants, sous prétexte qu’il n’y a là que « la nature du Bon Dieu », alors que c’est précisément le contraire : tout y est projection du mental dévié et perverti de l’homme déchu et rebelle[11]. S. Paul affirme que « la création attend d’une vive attente la manifestation des enfants de Dieu. Car elle est assujettie à la vanité, non point volontairement, mais à cause de celui qui l’y a assujettie, dans l’espérance qu’elle-même, créature, sera aussi affranchie de la servitude de la corruption, pour passer à la liberté de la gloire des enfants de Dieu », Nam expectatio creatuæ, revelationem filiorum Dei expectat. Vanitati enim creatura subjecta est non volens [12].

 

L’on pourrait objecter que S. Paul reconnaît à la création une existence indépendante de l’homme ; ce qui est évidemment le cas, sans quoi tous les hommes, à l’exception des saints, devraient être convaincus de solipsisme, ce qui n’est pas le cas, puisque tous font l’expérience d’une « évidence cosmique commune ». C’est pourquoi, nous devons bien veiller à ne pas confondre le monde tel que Dieu l’a créé, et le monde qui a résulté de la chute et du péché originel. Pour reprendre l’exemple de la lampe à huile, que nous avons employé plus haut, le monde créé par Dieu « au commencement », in Principio [13], est l’huile, destinée à brûler par la mèche qu’est l’homme ; en revanche, le monde « terrestre, charnel, diabolique »[14] n’est autre que les divers états de la mèche qui se consume elle-même, parfaite image des passions qui consument l’homme d’un feu qui n’est pas loin d’être infernal. Ce monde-là, n’est pas différent de l’homme lui-même, et il est à son image. La création originelle a donc été soumise à la vanité, vanitati subjecta, c’est-à-dire soumise à de perpétuels changements et corruptions, dans la vanité d’un flux et d’un roulement sans fin, quoique « non point volontairement », non volens, car le mouvement propre de la nature est de fuir la corruption[15]. La vanité, dit la Tradition, c’est le mouvement ininterrompu de génération et de corruption, qui apparaît expérimentalement à l’homme comme l’état normal des choses. A cette première vanité s’en surajoute une seconde, qui est l’homme livré à ses propres désirs : « C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions d’ignominies », Propterea tradidit illos Deus in passiones ignominiæ [16], « et comme ils n’ont pas montré qu’ils avaient la connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à un sens réprouvé, de sorte qu’ils ont fait les choses qui ne conviennent pas », tradidit illos Deus in reprobum sensum [17].

La création n’a pas d’existence indépendante de l’homme, parce qu’elle n’existe que pour l’homme ; cependant, elle est un contexte dans lequel l’homme est placé, dans le seul but d’en sortir. Depuis la chute, il n’est plus possible de distinguer (sinon en théorie) entre le monde créé par Dieu et celui que l’homme a fait jaillir de ses désirs désordonnés. C’est ce qu’enseigne Bossuet, comme nous le verrons plus loin.



[1] Rom., VII, 24.

[2] Sapient., IX, 14-16.

[3] Eccli., XL, 1.

[4] Genèse 2.17.

[5] Colossiens 2.13.

[6] Romains 8.10.

[7] Ego vici mundum, Jean 16.33.

[8] Galates 6.14.

[9] Eccli., XL, 2-11.

[10] Psal. XLVIII, 13 et 21.

[11] C’est ainsi que l’homme moderne croit découvrir (en réalité il le suscite, même si c’est à son insu, et d’une façon subtile, qui dépasse la simple individualité) chez les animaux et même les plantes toutes les perversions qui le fascinent et dans lesquelles il se complaît. L’étiologie est une source bien mince de « preuves » pour l’apologétique religieuse, étant donné l’asservissement des êtres inférieurs à la décadence humaine.

[12] Romains 8.19-21.

[13] Genèse 1.1.

[14] Terrena, animalis, diabolica, Jacques 3.15.

[15] R. P. Bernardino a Piconio, ofm, Epistolarum B. Pauli Apostoli triplex expositio, Paris : Gaume, 1850, T. 1, p. 106.

[16] Romains 1.26.

[17] Ibid., 28.

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 20:46

Chapitre Premier.

Paroles de l’apôtre saint Jean contre le monde, conférées avec d’autres paroles du même apôtre, et de Jésus-Christ. Ce que c’est que le monde, que cet apôtre nous défend d’aimer.

 

« N

’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Celui qui aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui, parce que tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie : laquelle concupiscence n’est pas du Père, mais elle est du monde. Or le monde passe, et la concupiscence du monde passe (avec lui) : mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. »[1]

Les dernières paroles de cet apôtre nous font voir que le monde, dont il parle ici, sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux invisibles et aux éternelles.

Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette parole ; et pour cela il n’y a qu’à lire les paroles qui précèdent celles-ci : « Je vous écris, mes petits enfants, que tous vos péchés vous sont remis au nom de Jésus-Christ. Je vous écris, pères, que vous avez connu celui qui est dès le commencement (celui qui est le vrai Père de toute éternité). Je vous écris, jeunes gens (qui êtes au commencement de votre jeunesse), que vous avez surmonté le mauvais ; je vous écris, petits enfants, que vous avez reconnu votre Père : je vous écris, jeunes gens (qui êtes dans la force de l’âge), que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu est en vous, et que vous avez vaincu le mauvais. »[2] A quoi il ajoute aussitôt après : « N’aimez pas le monde », et le reste que nous venons de rapporter.

Cela est conforme à ce que dit le même apôtre au commencement de son Evangile, en parlant de Jésus-Christ : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point connu. »[3] Et la source de tout cela est dans ces paroles du Sauveur : « Je vous donnerai l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le veut pas, et ne le reçoit pas, et ne le connaît pas »[4], ou il ne sait pas qui il est. Et encore : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier : Si vous eussiez été du monde, le monde aimerait ce qui est à lui: mais parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai élus du milieu du monde (je vous en ai tirés), c’est pour cela que le monde vous hait. »[5]

Et encore : « Vous aurez de l’affliction dans le monde ; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. »[6] Et enfin : « J’ai manifesté votre nom aux hommes que vous avez tirés du monde pour me les donner.[7] Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux, que vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous[8] : je ne suis plus dans le monde (je retourne à vous, et l’heure d’aller à vous est arrivée). Pour eux, ils sont dans le monde ; mais moi, je viens à vous.[9] Je leur ai donné votre parole, et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, et je ne suis pas du monde. Je ne vous prie pas de les tirer du monde, mais de les garder du mal », ou de les garder du mauvais : « Ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde : sanctifiez-les en vérité.[10] Mon Père juste, le monde ne vous connaît pas : mais moi je vous connais, et ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé. »[11]

Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font profession d’être ses disciples, sont tirés du monde, parce qu’ils sont sanctifiés en vérité, que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le connaissent pendant que le monde ne le connaît pas, et qu’ils connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie du monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ ; et la vie chrétienne, la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine et à ses exemples.

C’est ce que saint Jean nous explique plus en détail par ces tendres paroles : « Mes petits enfants », jeunes et vieux, « je vous l’écris », je vous le répète, « n’aimez pas le monde » : n’aimez pas ceux qui s’attachent aux choses sensibles, aux biens périssables : ne les aimez point dans leur erreur : ne les suivez point dans leur égarement : aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses disciples qu’il a tirés du milieu du monde, du milieu de la corruption : mais gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du monde, d’entrer dans leur commerce, dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter leurs exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. Et en voici les trois sources : c’est « qu’il n’y a dans le monde que concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie » : qui sont toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et qui perdent ceux qui s’y attachent. Je le crois : il est ainsi : c’est le Saint-Esprit qui l’a dit par la bouche d’un Apôtre : mais il faut encore tâcher de l’entendre, afin de haïr le monde avec plus de connaissance.

 

__________

 

Commentaire succinct

 

L

e monde, dit Bossuet (ch. i), « sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux invisibles et éternelles. » La leçon fondamentale qu’il nous faut retenir, est que le monde est donc avant tout un état, celui dans lequel l’homme (entendez : le baptisé) rend son amour désordonné, en inversant l’ordre des choses. Prenons néanmoins garde à ne pas commettre de contresens : Bossuet n’oppose pas les deux degrés de la création dont parle le Credo, visibilia et invisibilia, car, nous le verrons, tant l’un comme l’autre sont « passagers » ; au contraire, il nous faut prendre en considération les termes « passagers » et « éternels », qui se réfèrent au relatif et à l’absolu, impliquant de la sorte qu’est « visible » tout ce qui est sensible, fût-ce de manière subtile, et qu’est « invisible » tout ce qui est au-delà des sens, dans le pur spirituel. N’est pas mondain qui aime les corps, et spirituel qui aime les esprits ; sans quoi, Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Verbe incarné, serait mondain, et les rêveurs néo-spiritualistes seraient dans la vérité. Est mondain, dit Bossuet, celui qui n’est pas sanctifié, c’est-à-dire « tiré du monde ». Le monde ne connaît pas Dieu, tandis que les disciples de Jésus-Christ, si. « La vie du monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ ; et la vie chrétienne est la vie conforme à sa doctrine et à ses exemples. » Les « choses » deviennent donc « visibles » dans la mesure où elles s’éloignent de Dieu ; elles demeurent « invisibles » lorsque la charité nous fait garder ses commandements.

 

Les paroles de S. Jean visent à opérer une discrimination : « N’aimez pas, commente Bossuet, ceux qui s’attachent aux choses sensibles, aux biens périssables : ne les aimez point dans leur erreur, ne les suivez point dans leur égarement : aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses disciples qu’il a tirés du monde, du milieu de la corruption ; mais gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du monde, d’entrer dans leur commerce, dans leur société, dans leurs exemples ; parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. » Parce qu’il adhère de tout son être à la séparation d’avec Dieu opérée par le diviseur c’est-à-dire le diable, le mondain est l’agent du diable, il est une sorte de diable humain, qu’il faut aimer comme soi-même, c’est-à-dire pour l’arracher à son malheureux état, qui n’est autre qu’une anticipation de la damnation – qui est une éternelle séparation d’avec Dieu ; mais il faut le haïr en tant qu’agent – qui n’est d’ailleurs pas toujours aussi « inconscient », d’ailleurs qu’on le croirait… ou qu’on le voudrait.

 

 

 



[1] I Joan., II, 15, 17.

[2] I Joan., II, 12-14.

[3] Joan., I, 10.

[4] Joan., XIV, 17.

[5] Joan., XV, 18, II.

[6] Joan., XVI, 33.

[7] Joan., XVII, 6.

[8] Ibid., 9.

[9] Ibid., II.

[10] Ibid., 14-17.

[11] Ibid., 25.

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